Prêt pour l’effondrement

Portrait de Christophe Béguin.
© Thierry Porchet

Animateur d'ateliers de permaculture, de lactofermentation et de cueillette de plantes sauvages, Christophe Béguin invite chacun à se reconnecter avec la nature.

Jardinier, cueilleur de plantes sauvages et naturopathe, Christophe Béguin a développé un savoir-faire qui le laisse envisager le pire avec une certaine sérénité

Il exerce autant de métiers qu’il compte de doigts aux mains. Des activités pour la plupart fédérées par un amour et un respect de la nature intrinsèques. Ainsi qu’une volonté de créer du lien. Animateur d’ateliers de permaculture, de lactofermentation et de cueillette de plantes sauvages, Christophe Béguin, 60 ans, enseigne aussi la vannerie et prodigue des soins énergétiques. Sa compagne, fin gourmet, souffle encore qu’il est un cuisinier hors pair. Lui qui, affirme-t-elle, excelle dans la préparation de mets valorisant les produits de son potager. Ses différents talents, ce Genevois d’origine les a développés tout au long de son parcours mais aussi au gré des aléas de l’existence. Né au bout du lac d’un père suisse et d’une mère américaine, l’homme, diplômé des Beaux-Arts, décide dans les années 1980 de quitter le milieu urbain pour se rapprocher de la terre. Il s’installe d’abord à Lovatens, avant, en 2011, de racheter une ferme à L’Abergement. Père de famille de deux grands enfants nés d’une première union, il gagne alors sa vie comme facteur d’images. En d’autres termes, il crée des décors, illustrations, objets divers, cartes de visite... en fonction des commandes. Un travail insuffisant pour faire bouillir la marmite.

Charte des devoirs

«J’ai alors commencé à récolter des plantes sauvages et à cultiver mon jardin», raconte Christophe Béguin qui, petit à petit, va étoffer ses connaissances dans nombre de domaines le reliant à la nature. Avec, en ligne de mire, l’espoir de voir émerger des communautés fonctionnant de manière pérenne. Et le cultivateur de souligner les apports des modes de production et de conservation promus respectant la biodiversité, favorisant l’autonomie et garantissant des denrées saines. Dans l’idée de bien-manger et de partage, le sexagénaire plaide aussi pour l’introduction d’un RAB, soit un revenu alimentaire de base, concrétisé par une monnaie parallèle qui ne pourrait s’échanger qu’auprès de petits producteurs et de magasins locaux. Dans ce même ordre d’esprit, le Genevois est un inconditionnel des Systèmes d’échanges locaux (SEL) et préside celui d’Yverdon. Ce troc de savoir-faire, estime Christophe Béguin, devrait inspirer l’organisation générale de la collectivité. «Nous devons nous déconnecter de ce monde qui nous asphyxie. Les 90% des places de travail ne sont pas éthiques. A la Charte des droits de l’homme, il aurait fallu y inclure des devoirs: soins à la Terre, à ses habitants et partage des surplus.» Aussi, l’homme attend-il avec une certaine impatience l’effondrement, persuadé de son avènement proche, et afin d’éviter des dommages climatiques encore accrus avec le temps.

Coopérer ou mourir

«Plus on s’accroche au système actuel, plus il sera douloureux et difficile de changer. Il nous faut dès aujourd’hui nous y préparer et développer des capacités de résilience. Le Covid-19 a ouvert la voie, déclare Christophe Béguin, responsable aussi des Incroyables comestibles yverdonnois. Cette initiative crée du lien. Favorise le dialogue entre les habitants d’un même quartier. Seules les personnes qui coopéreront survivront.» Quoi qu’il en soit, si ses prédictions de collapsologie se réalisent, le jardinier a pour sa part mis toutes les chances de s’en sortir de son côté. La vannerie entre aussi dans cette perspective. «Je fabrique des paniers qui, quand les sacs en plastique auront disparu, pourront servir de monnaie d’échange. S’il faut migrer, cette activité sera la bienvenue comme elle ne nécessite qu’un outillage léger.» L’artisan s’est aussi formé en naturopathie. «Je procède à des rééquilibrages énergétiques, soigne avec des massages, des conseils alimentaires et le verbe, étant détenteur du secret.» Des pratiques auxquelles le thérapeute s’est d’abord familiarisé sur le tas, au contact d’une enfant infirme moteur cérébral née d’un deuxième lit, et décédée à l’âge de 10 ans. «La communication avec notre fillette passait par des clignements d’yeux, au moyen de questions simples. Cette situation m’a prédisposé à l’utilisation du pendule», raconte celui qui sollicitera l’aide de chamanes en Amazonie pour tenter de sauver la petite. En vain. Une épreuve pour le moins douloureuse qui va laisser un temps ce père à plat... Mais Christophe Béguin, plutôt optimiste de nature, trouvera la force de rebondir.

Aube et contrastes

Bien qu’un rien cynique, le sexagénaire garde foi en l’humanité. Pour se ressourcer, il profite de la campagne, passe du temps avec ses proches ou joue des percussions, actif dans deux groupes. Une dernière passion qu’il a cultivée au même titre que la peinture et la sculpture. Autant dire que le quotidien de Christophe Béguin est bien rempli. «Je me lève aux aurores et termine mes journées à minuit», explique le matinal qui, interpellé sur un paysage propre à l’émouvoir, cite l’aube. «J’aime particulièrement les levers de soleil sur la plaine. Et encore plus quand celle-ci se drape de brouillard, masquant l’autoroute», sourit le militant, qui dénoncera aussi au passage ces bras qu’on exploite dans le seul but d’engraisser les actionnaires, les antennes 5G, les trains de satellites, les politiques des pharmas, etc. «Le superflu est devenu indispensable et l’indispensable, on le gaspille», tempête Christophe Béguin, nourrissant aussi une forte aversion pour la paperasse administrative. De quoi le mettre en colère, même si, affirme-t-il, ses accès ne durent pas. Et malgré sa tendance à ruminer... Questionné sur le mot de la fin, ce natif du Taureau, qui voue un amour particulier aux oiseaux, invite chacun à se reconnecter avec la nature. «C’est elle qui nous dicte ce qu’il faut faire», insiste l’écologiste dans l’âme, bien décidé à suivre ses préceptes à la lettre et à voyager au-delà des frontières en se limitant à observer les hirondelles. Zéro impact sur l’environnement...