Quand le profit prime sur la vie

Le Covid tue. Le travail aussi. En une année, la pandémie a emporté plus de 2,7 millions d’êtres humains. C’est à peu près le nombre de travailleuses et de travailleurs qui meurent tous les ans d’un accident ou d’une maladie professionnelle. Selon les chiffres transmis par l’Organisation internationale du travail (OIT) en 2017, lors de son dernier Congrès mondial sur la sécurité et la santé au travail, 2,78 millions de personnes décèdent chaque année en lien avec leur activité professionnelle. Une toutes les 15 secondes… Un chiffre en hausse constante depuis l’an 2000, où il s’élevait à 2 millions. Les maladies professionnelles sont la cause de la majeure partie de ces décès. En tête vient le cancer provoqué par des expositions à des substances toxiques ou à l’amiante. Le nombre d’accidents mortels s’élève lui à 380000. En plus de ces personnes perdant la vie, environ 370 millions de salariées et de salariés sont blessés chaque année durant leur travail. Plus d’un million chaque jour… Une infamie. Derrière chacun de ces morts ou de ces blessés, des familles entières plongées dans la détresse. Des chiffres gigantesques, dus à la seule recherche du profit à tout prix de certains patrons et entreprises multinationales. Avec la pandémie, la situation ne peut qu’empirer de manière exponentielle, les lieux de travail étant source de contagion massive quand les mesures de protection spécifiques ne sont pas appliquées.

La semaine dernière, des experts de santé et de sécurité au travail, les plus réputés au monde selon la Confédération syndicale internationale (CSI), se sont adressés à l’OIT pour qu’elle accélère le pas en vue de la reconnaissance de ces deux aspects comme un droit humain fondamental. Un engagement pris par l’organisation dans sa Déclaration du centenaire pour l’avenir du travail, adoptée à Genève en juin 2019. Or cette reconnaissance s’achoppe au sein même de l’OIT à l’opposition de représentants des employeurs et de gouvernements pour qui le profit prime sur la vie des travailleurs. Les experts et le syndicat mondial ont exhorté le Conseil d’administration de l’OIT de mettre cette question à l’ordre du jour de la prochaine Conférence internationale du travail qui se déroulera en juin. Pour la CSI, la santé et la sécurité des salariés doivent être dotées d’un statut juridique les mettant au même niveau que d’autres droits fondamentaux au travail.

Un tel statut permettrait à chaque pays d’instaurer des instruments qui font largement défaut aujourd’hui. Si les conditions de travail terribles et parfois proches de l’esclavage en cours dans les pays du Sud ou en Asie sont le terreau d’accidents et de maladies professionnelles, celles dans les pays du Nord ne sont pas en reste. Aux risques inhérents à certains corps de métier ou certaines industries, s’ajoutent les risques psychosociaux. Et les moyens de prévention ne sont pas à la hauteur.

En Suisse, combien de travailleuses et de travailleurs sont aujourd’hui démunis face à un risque pour leur santé ou pour leur vie? Que ce soit avec le Covid, ou face à un danger sur un chantier, ou encore dans une situation de stress ou de harcèlement? Où s’adresser? Comment le faire, sans risquer de perdre sa place? Les syndicats sont des aides incontournables là où ils sont présents. Et ailleurs? Le peu de ressources des inspectorats du travail, des instituts de médecine du travail et le manque absolu d’informations destinées aux salariés sur ces institutions sont une réalité. Il est urgent de changer les règles du jeu, tant ici en Suisse qu’à l’échelle internationale, pour que la santé et la sécurité au travail soient non seulement reconnues comme un droit humain fondamental, un droit que les gouvernements se doivent de faire respecter.