Quel avenir pour la presse syndicale?

unes de journaux

L’Evénement syndical fête ses 20 ans. Chez ses fondateurs, l’idée de créer un grand journal syndical romand avait mûri. Et porté quelques fruits. En 2003, travail & transport, le journal du SEV, Syndicat du personnel des transports, rejoignait L’Evénement, partageant certaines pages générales et continuant d’informer ses membres avec des pages spécifiques. Cette collaboration réussie a duré cinq ans, mais a hélas cessé alors que le SEV esquissait un rapprochement avec d’autres fédérations. A l’heure où la presse, y compris la presse syndicale, s’interroge sur son avenir*, où certains titres sont sacrifiés sur l’autel des économies ou des nouvelles technologies, nous reproduisons ci-dessous, en guise de contribution à la réflexion, un texte qui aura bientôt 100 ans et qui garde toute son actualité. Il a été publié en novembre 1918 dans la Revue syndicale suisse par Charles Schürch, premier secrétaire de langue française de l’Union syndicale suisse, juste avant l’éclatement de la première grève générale du pays.

* Débat sur l’avenir de la presse syndicale, ce vendredi 27 avril 2018 à 18h30 à Lausanne, Maison de quartier de Chailly, ouvert à tous.

Pour un organe syndical unique en Suisse romande

De tous les moyens d'éducation populaire, le journal est certainement le plus puissant. On ne conçoit pas de grands mouvements d'idée sans l'appui d'une presse bien organisée. Ceux qui de tout temps, depuis l'invention de l'imprimerie, ont voulu gagner l'opinion publique à leurs idées, se sont servis de cette arme.

Les courants d'opinion les plus justes, les plus altruistes, les plus vrais ont trop souvent de la peine à pénétrer les masses, parce que ceux qui les professent n'ont pas toujours l'avantage de posséder un organe suffisamment répandu.

Pour s'en convaincre, il faut voir ce qui se passe autour de nous! Pourquoi le mouvement ouvrier est-il puissant dans telle région, dans telle ville, alors qu'ailleurs il est d'une faiblesse extrême, malgré un développement industriel identique? C'est que l'on a travaillé ici avec méthode et persévérance, tandis que là, ces qualités firent défaut. Ici, l'on a su créer immédiatement un organe socialiste que tous les militants s'évertuèrent à répandre au prix de très grands sacrifices; tandis qu'ailleurs on lança trop vite le manche après la cognée. Le tirage d'un journal politique indique le degré de puissance du parti qui le possède; ceci s'applique particulièrement à la presse ouvrière.

Un des premiers gestes des organisations syndicales à leurs débuts fut de créer un lien par la publication d'un journal, que chaque adhérent devait recevoir gratuitement. Il était destiné à renseigner le syndiqué sur les principaux événements de son organisation; l'encourager à contribuer à son développement; l'instruire sur le grand mouvement de solidarité ouvrière; expliquer les phénomènes sociaux et lui donner ainsi, par ce moyen, une conscience de classe. Ce but a-t-il toujours été atteint? Personne n'oserait le prétendre. Tous les comités centraux se plaignent de ne pouvoir vouer, à la rédaction de leurs journaux, le temps nécessaire. Les secrétaires sont partout surchargés de besogne. Obligés de parcourir le pays et répondre au plus pressé, leur travail rédactionnel en souffre et l'excellent outil que devrait être le journal, manque ainsi son but.

Mais, la situation s'aggrave encore en Suisse romande par le fait que les fédérations ne peuvent pas toutes mettre à la disposition de leurs collègues de langue française un journal complètement rédigé en cette langue. La plupart éditent des journaux en allemand et réservent quelques colonnes de texte français pour les communications à faire aux syndiqués romands. Il ne peut être question, dans ces conditions, de parler d'éducation et le mouvement ouvrier romand en pâtit, personne ne le contestera.

Il faut donc réagir, et en Suisse romande particulièrement, parce que c'est là que le plus grand effort doit être donné en ce moment pour créer un mouvement sérieux et bien uni. Il faut la sortir de son isolement et y former des cohortes syndicales instruites et conscientes de leurs tâches. On n'y parviendra que par un travail d'éducation méthodiquement organisé dont le journal serait la base.

Trop d'efforts sont actuellement dispersés sans profit. La Suisse romande ne manque pas de militants capables de donner à un journal une grande variété d'articles intéressants et instructifs.

Un journal bien fait serait apprécié par ceux auxquels il est destiné; c'est bien ce que l'on doit rechercher en premier lieu. Que les satisfaits songent à ceux qui reçoivent un journal avec trois quarts de texte allemand et dont les quelques lignes françaises ne sont souvent qu'une mauvaise traduction de l'allemand ou une copie prise au hasard dans un autre organe; quand ce n'est pas un simple procès verbal succinct d'une délibération de Comité central. La solidarité ouvrière doit engager les syndiqués les mieux partagés à comprendre les besoins de leurs camarades et à faire joyeusement le sacrifice d'une habitude; car, il ne s'agit que de cela.

D'après notre projet, l'ouvrier métallurgiste ou horloger recevrait un journal identique au sien; le titre seul serait modifié. La dernière page pourrait contenir les nouvelles des sections avec les offres et demandes d'ouvriers. Les annonces-réclames disparaîtraient peut-être, ce qui ne serait pas un mal.

Les typographes ne verraient pas de grands changements, leurs affaires particulières seraient traitées en quatrième page et tous les syndiqués romands auraient le grand avantage de bénéficier des excellents collaborateurs du Gutenberg dans les trois premières pages traitant les questions d'ordre général. Il en serait de même pour les lecteurs du Tramway romand et du Journal des chemins de fer. Tandis que les syndiqués des autres fédérations pourraient ainsi, par ce moyen, lire un journal intéressant, rédigé entièrement en français et capable de les instruire.

Les lecteurs de ce journal unique auraient des articles variés comme nous le disons plus haut, puisque les meilleures plumes ouvrières romandes y collaboreraient par des articles originaux. Les idées échangées par les militants de toutes les fédérations intéressées seraient d'un grand profit pour chacun. Ils apprendraient à se connaître mieux. L'unité du mouvement ouvrier romand y gagnerait et, par lui, tout le mouvement ouvrier suisse.

La question est actuellement posée. Les militants syndiqués réunis aux conférences de Bienne et de Lausanne furent unanimes à l'admettre en principe.

A l'unanimité également, la Commission syndicale suisse en approuva l'idée et chargea le secrétariat d'en poursuivre la réalisation. Ce projet aboutira certainement, si chacun veut bien se placer au-dessus de toute préoccupation personnelle pour n'envisager que la prospérité de l'organisation ouvrière dans son ensemble.

 

Ch. Schürch, Revue syndicale suisse, N°11, novembre 1918