Raz-de-marée féministe

Une manifestante, poing levé, bouche grande ouverte.
© Eric Roset

A l’occasion de la grève des femmes, plus d’un demi-million de participantes sont descendues dans les rues des principales villes du pays pour dénoncer les discriminations plurielles dont elles sont toujours victimes. Un événement historique. Tour d’horizon en Suisse romande

Musiciennes avec tambourins.Bienne: manif exceptionnelle

Les grévistes ont pu se retrouver dès 11h sur la place Centrale. A midi, elles étaient près de 400 pour un repas en commun et des échanges. Lancé peu avant 17h, le cortège a rassemblé plus de 3000 personnes. Une manifestation exceptionnelle pour la ville seelandaise! A coup de «So-solidarité avec les femmes du monde entier» et de «On ne lâche rien», le défilé a sillonné le centre-ville avant de revenir sur la place Centrale animée par un bar et une discothèque féminine.

Jérôme Béguin/photo Neil Labrador

Des manifestantes et leurs enfants autour d'une paella.Porrentruy: les travailleuses rassemblent leurs revendications

Unia Transjurane a invité les travailleuses de la région à venir partager une paella géante sur fond de manifestation très animée et colorée, ponctuée par un cortège parti de l'Hôtel de Ville pour converger au parking des Postes. Un stand syndical était spécialement consacré au remplissage de bulletins de revendications. «Nous en avons déjà collectés des centaines dans les entreprises ces dernières semaines, précise Marie-Hélène Thies, responsable des groupements des femmes à Unia Transjurane. Les demandes formulées par les travailleuses nous permettront notamment de mieux cibler les priorités, en particulier dans les prochaines négociations salariales qui vont bientôt s'ouvrir dans l'horlogerie.»

Pierre Noverraz/photo Pierre Noverraz

Des manifestantes bras croisés.Sion: les montagnes ont tremblé...

Dans le Valais réputé conservateur, la mobilisation a été qualifiée d’historique avec, pour point d’orgue de la rencontre, la manifestation qui a réuni dans les rues sédunoises pas moins de 12000 personnes. Toute la journée, différentes actions se sont déroulées à Sierre, Monthey, Martigny, entre prises de parole, ateliers de pancartes, visite dans la capitale valaisanne de la Tour des sorciers devenue celle des sorcières... La veille déjà, à Sion, un café-philo sur le thème «L’illusion de l’égalité», suivi d’une procession aux bougies et de témoignages liés à des violences sexistes, a lancé le mouvement. Autres temps forts de ce 14 juin, la réunion devant le bâtiment du Grand Conseil pour porter les revendications, le chant de doléances des Indociles aussi piquant que pertinent, et la pause et le silence observés à 15h24, heure à partir de laquelle les femmes ne sont plus payées. «Nous voulons la place qui nous revient, au moins la moitié», a réclamé une manifestante. Avant le départ du défilé, une nonagénaire qui avait participé à la grève de 1991 a rappelé au micro: «Rien ne nous a été donné. Tout a été pris.»

Sonya Mermoud/photo Thierry Porchet

Des femmes vêtues de rose, prêtes pour la manif.Delémont: une foule record

Pique-niques, animations, allocutions, apéritifs ont ponctué cette journée de grève dans le Jura et le Jura bernois, à Moutier, Saint-Imier, Porrentruy, Bassecourt, Saignelégier notamment. Et c'est à Delémont que toutes les manifestantes de la région ont convergé pour une marche des femmes impressionnante. Plus de 4000 personnes: de mémoire de chroniqueur, on n’avait jamais vu un rassemblement d'une telle ampleur – et d'une telle intensité – depuis la création du nouveau canton. Des femmes de tous âges et de tous milieux ont rivalisé de créativité pour colorer et animer le cortège qui, après un sit-in face à un rond-point, s'est terminé par une fête dans la cour du Château, le lieu abritait le festival de la BD. Les dessinatrices romandes ont, pour l'occasion, réalisé un fanzine retraçant cette grève retentissante.

Pierre Noverraz/photo Pierre Noverraz

Une manifestante sur une échelle renomme change le nom de la rue du Temple-Neuf qui devient Place de l'Egalité.Neuchâtel: le vol dénoncé

Sur la place du Temple rebaptisée place de l’Egalité, 15h24 moins 30 secondes, le décompte est scandé par la foule nombreuse. Vingt-neuf, … trois, deux, un: sifflements, applaudissements, casseroles, hurlements et cris de sorcières qui semblaient ne vouloir jamais s’arrêter, si Catherine Laubscher, membre du collectif des femmes, secrétaire régionale d’Unia Neuchâtel, n’avait pris le micro: «Le Parlement va nous entendre, les entreprises vont nous entendre, nos amoureux et nos amoureuses vont nous entendre! L’inégalité salariale c’est le vol des femmes: 630 francs par mois, 5000 francs par année, 300 000 pour une vie professionnelle, c’est du vol! Nous sommes ici pour prendre ensemble de la force, pour continuer nos luttes féministes. Nous les vieilles, nous vous sommes reconnaissantes chères jeunes de prendre le flambeau.»

Aline Andrey/photo Neil Labrador

Plusieurs manifestantes seins nus.Lausanne: «On ne lâche rien!»

A 18h, le cortège a peiné à s’ébranler, tant les manifestantes étaient présentes. Cette marche a rassemblé tous les collectifs du canton de Vaud, soit quelque 60 000 personnes. Des banderoles et des pancartes à bout de bras, pointe de l’iceberg de la créativité du mouvement: «Nos désirs font désordre», «Des émotions pour les garçons», «Salaires des femmes -20%, c’est les soldes permanents?», «D’habitude on range, aujourd’hui on dérange!», aux côtés de dessins de vulves et de clitoris (avec la mention: «Ceci n’est pas un point»). Des femmes, quelques-unes torse nu, des enfants et des hommes ont scandé des slogans antipatriarcaux et solidaires avec les femmes du monde entier, dans une ambiance festive. Sur la place de la Riponne, où, à minuit, tout avait commencé par un feu après l’illumination fuchsia de la cathédrale, les manifestantes ont conclu en chœur par: «On ne lâche rien après le 14 juin!»

Aline Andrey/photo David Prêtre

Manifestantes et plusieurs pancartes réclamant l'égalité.Genève: fortes, fières et en colère

La pluie a laissé la place à un après-midi ensoleillé, qui a vu des centaines de femmes affluer vers la plaine de Plainpalais dès 15h. Deux heures plus tard, elles étaient plus de 20000 selon les organisateurs. Du jamais-vu au bout du lac. Alors que la tête du cortège avait atteint le pont du Mont-Blanc, au bout, on n’avait pas encore décollé de la plaine. Travailleuses, mères, grands-mères, retraitées, migrantes, handicapées, requérantes d’asile, étudiantes, écolières, issues des minorités sexuelles, voilées ou encore porte-parole de celles qui n’ont pas pu ou osé manifester: elles étaient toutes là, fortes, fières et en colère. Déterminées, créatives et spontanées, les femmes ont pris la ville, entre danses et chants, au rythme des percussions. Une légèreté entrecoupée de discours au ton grave, sur la précarité des métiers féminins, les violences ou encore le harcèlement. Un moment surtout émouvant, plein de ferveur, où l’on a vu des jeunes femmes partager leurs expériences avec des féministes de la première heure. «Plus on est de folles, moins ils rient», tout est dit!

Manon Todesco/photo Eric Roset

Jeune manifestante arborant un t-shir "Femme Power".Fribourg: du jamais-vu...

18h30, pour le départ du défilé, plus de 12 000 personnes, selon l’estimation de la police, se sont rassemblées autour de la place Georges-Python, le centre névralgique de la journée renommé pour l’occasion «Georgette-Pythonne». Vu l’affluence, le cortège très coloré a mis près d’une demi-heure à s’élancer, emmené par les slogans «A ceux qui veulent dominer les femmes, les femmes répondent résistance!» ou «So-solidarité avec les femmes du monde entier». Une majorité de femmes très jeunes le constituait portant des pancartes évoquant beaucoup les questions de sexualité, de sexisme, de harcèlement, de menstruations ou encore du travail domestique. «Je rêve de ne pas faire la grève dans 30 ans pour ma petite-fille», pouvait-on lire sur un écriteau. Après un long parcours au centre-ville, la manifestation est revenue vers «Georgette-Pythonne», où concerts et stands ont encore attiré du monde jusque tard dans la nuit.

Jérôme Béguin/photo Neil Labrador