Secteur de l'horlogerie sous la loupe

Horlogère au travail.
© Olivier Vogelsang

Selon les chiffres fournis par la Fédération horlogère, les exportations se sont contractées de 35,8% sur les cinq premiers mois de l’année, les principaux débouchés ont tous perdu plus de la moitié du niveau qu’ils affichaient une année auparavant.

Plusieurs licenciements collectifs ont eu lieu dans le secteur de l’horlogerie ces derniers mois. Pour contrer cette situation, Unia demande une prolongation de la réduction de l’horaire de travail qui touche déjà un tiers des effectifs. Et promet de se battre pour éviter au maximum les pertes d’emplois

Après IMI Swiss et Corum, une troisième société horlogère neuchâteloise doit procéder à un licenciement collectif depuis le début de l’année. Installée aux Brenets et spécialisée dans l’assemblage de mouvements et le reconditionnement de calibres usagés, l’entreprise Gilbert Petit-Jean a annoncé devoir se séparer de 30 de ses 157 collaborateurs. «La charge de travail n’est pas garantie pour cet automne», s’est justifiée la direction à RTN. Unia a remis le 19 juin un rapport de consultation et devait rencontrer lundi, à l’heure du bouclage de ce numéro, la direction. Le syndicat propose de limiter le nombre de licenciements en prolongeant la réduction de l’horaire de travail (RHT), qui touche déjà un tiers de l’effectif, en encourageant les reclassements, les départs volontaires et ceux en préretraites, ainsi que les congés sans solde. En 2015, lors d’une précédente réduction d’effectifs, les 72 licenciements prévus avaient été ramenés à 57. Et le plan social mis en œuvre s’était révélé «béton», selon le mot de Sylvain Schwab, secrétaire syndical d’Unia Neuchâtel. «Gilbert Petit-Jean, le fondateur décédé l’année dernière, était un ancien syndicaliste français, il n’avait pas oublié d’où il venait. Son fils nous a assuré que le plan social de 2015 serait reconduit», indique Sylvain Schwab.

D’autres réductions d’effectifs dans la branche sont-elles à craindre? Selon les chiffres fournis par la Fédération horlogère, les exportations se sont contractées de 35,8% sur les cinq premiers mois de l’année, les principaux débouchés ont tous perdu plus de la moitié du niveau qu’ils affichaient une année auparavant. Et la reprise n’est pas encore acquise à l’heure où les clients se font plutôt rares dans les boutiques de montres. Lors de la crise de 2008-2009, les exportations avaient diminué de 22,3% et le nombre d’emplois de 4000 à 4500, pour moitié par licenciements et pour l’autre par non-remplacement et des départs. A l’époque, l’horlogerie suisse employait environ 50000 personnes, contre 60000 fin 2019.

«La RHT a servi de bouée»

«Les entreprises naviguent à vue, mais avant l’arrivée du virus, les stocks étaient bien pleins et elles se trouvaient déjà sur le qui-vive. La RHT a servi de bouée de sauvetage. On se fait maintenant un peu de souci pour la rentrée et l’automne, où apparaîtront les perspectives pour 2021. Si l’horizon ne se dégage pas, nous aurons des plans de licenciements importants», estime Sylvain Schwab. Si les grands groupes et les manufactures, tels que, sur le canton de Neuchâtel, LVMH, Patek Philippe, Richemont, Rolex ou Swatch, peuvent rencontrer des difficultés, ce sont les sous-traitants qui, pour le secrétaire syndical, «risquent la culbute». «Les sous-traitants sont en fin de cycle et sont les plus vulnérables», appuie Patrick Cerf. Le secrétaire syndical d’Unia Transjurane ne veut pas pour autant peindre le diable sur la muraille: «Ce sera une période difficile, mais j’essaie de rester confiant.» Il invite les grandes entreprises à être solidaires des sous-traitants dont elles bénéficient du savoir-faire.

«Cela risque d’être plus douloureux»

De son côté, le responsable national de l’horlogerie pour Unia, Raphaël Thiémard, ne veut pas faire de pronostic, mais il reconnaît que «les plans sociaux seront sans doute le gros dossier de la rentrée». La branche ne manque hélas pas d’expérience en la matière. «Tous nos secrétaires syndicaux en ont fait un jour ou l’autre. Mais cette fois, cela risque d’être de plus grande ampleur et plus douloureux parce que les possibilités de retrouver une place seront rares dans les prochains mois. Nous nous battrons pour éviter les pertes d’emplois au maximum en mettant les entreprises devant leurs responsabilités, car certaines auront la possibilité de garder des salariés. Lorsque ce n’est pas possible, il faudra obtenir de bonnes conditions pour les travailleurs.» La coupe des effectifs a d’ailleurs commencé si l’on tient compte des travailleurs temporaires. «Il n’y en a pratiquement plus, depuis le début de l’année déjà. Les intérimaires sont de plus en plus utilisés comme une variable d’ajustement de l’emploi. Ce qui intéresse les entreprises, c’est de pouvoir débarquer des gens sans avoir à négocier des plans sociaux. On lutte en continu contre cette banalisation du travail précaire.»

«La crise sanitaire rend plus difficile la rencontre avec les salariés, conclut Raphaël Thiémard, certains ne retravaillent que quelques heures par semaine, d’autres ont des horaires décalés, mais il est important qu’ils sachent que, depuis le début de cette crise, nous avons d’abord été très actifs pour faire respecter les prescriptions sanitaires, que nous nous battons maintenant sur les heures supplémentaires et les vacances, et que nous nous préparons à être à leurs côtés quand viendront les pertes d’emplois.»

Compteurs vidés et vacances forcées

Ces éventuels plans sociaux sont encore de la musique d’avenir. Pour le moment, Unia est bien occupé à faire respecter la Convention collective de travail (CCT), tient à souligner Raphaël Thiémard: «Depuis le début de la crise, il y a une certaine pression sur les conditions de travail. Nous sommes confrontés à une mise entre parenthèses de certains articles de la CCT, principalement en ce qui concerne les heures supplémentaires et les vacances. Comme il est spécifié dans la CCT, la compensation des heures supplémentaires doit être décidée d’un commun accord. Malheureusement, en revenant au travail après la RHT, certains salariés ont trouvé leur compteur d’heures vidé. Des jours de vacances ont aussi été imposés à des employés qui étaient au chômage partiel et enfermés chez eux pour cause de confinement! On est toujours en train de se battre pour faire respecter ces règles, sans pouvoir compter sur le soutien des associations patronales, pourtant censées défendre l’application de la CCT. Le prétexte est toujours le même: on est face à une situation exceptionnelle et on doit faire preuve de compréhension. Dans les entreprises, les travailleuses et les travailleurs font déjà des efforts pour minimiser la crise et jouent le jeu des règles sanitaires pour éviter la contamination sur leur lieu de travail! Mais ils tiennent à leurs droits et se tournent vers nous pour qu’on les défende. Ils ont encore plus besoin du syndicat dans cette période où des menaces pèsent sur leur emploi.»