Signes avant-coureurs de Mai 68

photo tirée du film, manifestation à Lausanne
Image tirée du film

Dans la mouvance du cinquantième anniversaire de Mai 68, le réalisateur Alex Mayenfisch, auteur d’un documentaire consacré à la Suisse des années 60, revient sur les prémices de cette époque dans nos frontières. De son côté, une étudiante de 16 ans livre ses impressions sur ce printemps contestataire.

La révolte en germe

Dans le documentaire Mai 68 avant l’heure, le réalisateur Alex Mayenfisch invite à revisiter l’histoire de la Suisse des années 1960. Un bain de jouvence

«Le monde a changé, parce qu’il devait changer… C’est qu’on revenait de loin», nous dit la voix off. Les premières images du documentaire d’Alex Mayenfisch, Mai 68 avant l’heure, montrent en effet, non sans une bonne dose d’humour, une Suisse conservatrice d’un autre siècle. C’est au travers d’interviews de protagonistes des révoltes estudiantines des trois régions linguistiques de Suisse, mais surtout d’images d’archives des télévisions nationales, que le réalisateur vaudois retrace ces années durant lesquelles la révolte a enflé. Alors que l’essor économique permet l’élévation du niveau de vie, le conformisme social persiste: les hommes au travail, les femmes en jupe et au foyer, le mariage quasi obligatoire, les tabous sexuels. Or, la jeunesse rêve de liberté. L’arrivée du rock’n’roll, des jeans, des boguets, des cheveux longs, du 45 tours, s’accompagne d’une révolution culturelle et d’une politisation croissante au travers des manifestations contre la guerre du Vietnam, l’armement atomique et la ségrégation raciale. Rencontre avec Alex Mayenfisch, cofondateur de Climage, dont le film a été projeté en avant-première au gymnase de Beaulieu (lire encadré ci-dessous) et sur la RTS il y a quelques jours.

Pourquoi ce film?

Mon idée est née il y a dix ans. Au moment où l’on célébrait les 40 ans de Mai 68, je me suis dit que l’on ne parlait jamais des prémices et que l’on rabâchait toujours la même chose, voire qu’on dénigrait cette période. Comme je suis un localier, même si j’estime que mes sujets de films sont universels, je voulais parler de ce qui s’était passé dans nos frontières. Même si la Suisse n’a jamais été un fer de lance dans le domaine de la contestation, son esprit existait, du yé-yé à la guerre du Vietnam. Si j’assume être partie prenante de la déferlante de la célébration du cinquantenaire de Mai 68, mon point de vue me semble original. L’iconographie des affrontements à Paris ne représente qu’une minute au début et une autre à la fin du film.

Certaines archives vous ont-elles étonné?

L’interview du psychologue parlant des adolescents et de la génitalité m’a surpris. C’est la preuve qu’on se rendait compte que quelque chose était en train de se passer. Les jeunes d’alors s’opposaient à leurs parents qui eux-mêmes à leur âge vivaient la crise ou la guerre et ne pouvaient donc pas penser émancipation. La télévision filmait à l’époque les jeunes dans les cafés, car c’était nouveau. Je me suis rendu compte que la télé romande était alors plus saltimbanque que son homologue suisse alémanique plus proche du pouvoir. Des images d’archives datant de 1963 montrent un inconnu interviewé aux Etats-Unis: c’était Martin Luther King. Lors des événements en mai 1968 à Paris, la Télévision suisse romande y était aussi.

Comment avez-vous choisi vos interlocuteurs pour parler des années 1960 en Suisse?

Au départ, je ne voulais utiliser que des archives. Mais la télévision souhaitait des interviews. Beaucoup de gens ont refusé. Je ne sais pas si j’aurais accepté moi-même de parler d’un truc d’il y a 50 ans en arrière, de représenter cette époque. D’ailleurs, les quatre protagonistes, étudiants lors de ces années, ne parlent pas de leur parcours personnel. Et je ne mentionne même pas leur profession actuelle. D’autres, dans le film, sont aussi devenus des personnages publics, mais ils ne sont pas signalés comme tels. Cet anonymat permet d’éviter la personnalisation.

Vous aviez 14 ans en mai 1968, comment avez-vous vécu cette période?

J’ai eu une carrière scolaire de cancre. Et l’émission Salut les copains n’y est pas pour rien, car j’étais devant le poste de radio tous les jours entre 17 heures et 19 heures. Trois années de suite, j’ai raté les examens pour l’entrée au collège. En mai 1968, quand ma grand-mère m’a expliqué que les manifestations étaient le fait d’étudiants qui se révoltaient pour ne pas devoir passer leurs examens, ils sont devenus instantanément mes héros. J’adorais la chanson de Dylan reprise par Hugues Aufray, The Times They are a Changin’ (Les temps sont en train de changer), qui dit aux pères et mères de tous les pays qu’ils n’ont rien compris et que leurs enfants ne sont plus sous leur autorité. Pour ma part, je me suis retrouvé en pensionnat catholique, et n’ai donc pas vraiment senti ce vent de liberté. Il a fallu du recul pour se rendre compte du foisonnement des idées avant-gardistes de l’époque. Il faut se rappeler qu’on a appris l’existence de Woodstock en 1969 des semaines après l’événement. Ça n’a pas chamboulé nos vies. Mais un autre état d’esprit naissait partout dans le monde, avec ses raisons propres. Il y avait vraiment un besoin d’air. En Suisse, des mouvements d’étudiants dans les universités sont nés pour réclamer davantage de démocratie; des débats avaient lieu sur la guerre d’Algérie, alors que la Suisse était une base arrière du FLN (Front de libération nationale, ndlr); de 1963 à 1967 se sont déroulées aussi les marches de Pâques contre l’armement atomique. La contestation a continué dans les années 1970, entre autres, celle des écoliers «zéro de conduite» (dont le slogan était «l’école nous divise, la lutte nous unit», ndlr). J’ai été militant professionnel pendant huit ans en travaillant dans une imprimerie coopérative. On sortait des tracts dans l’effervescence contestataire de l’époque.

Car c’est aussi une période de politisation intense…

Oui, il y avait une nébuleuse de gauche, mais qui restait minoritaire. Et on n’était pas toujours unis. L’extrême gauche n’était pas tendre avec les hippies par exemple, car ces derniers étaient dans une forme d’hédonisme individuelle. Mais la vie en communauté à l’époque n’était pas de l’ordre de la colocation où chacun a son étage dans le frigo. Le frigo était pour tout le monde, même s’il était souvent vide. Le voyage devenait aussi possible… en auto-stop.

N’y a-t-il pas une forme de nostalgie autour de Mai 68?

Pour éprouver de la nostalgie, il faut l’avoir vécu. Mai 68, dans les jeunes générations, relève plutôt du fantasme du bus VW et d’un mode de vie plus relax. A l’époque, avec une part d’inconscience, on ne doutait pas une seconde de notre futur. Aujourd’hui, on crève de trouille. La sauvagerie du capitalisme financier exclut tout idéalisme. Mon film en parle peu, mais il y avait déjà, dans les années 1960, une remise en cause de la société de consommation naissante et une conscience écologique. Sur ces aspects, on n’a pas gagné. Même si on achetait quelques gadgets, des disques et des vêtements, ce n’était pas obsessionnel comme aujourd’hui et sans la déferlante de publicités de plus en plus ciblées. Il n’empêche que je ne ressens aucune nostalgie, même si la plupart de mes films parlent du passé.

Vos films retracent souvent des luttes sociales, comme le droit aux vacances et à l’avortement, ou encore le monde ouvrier…

Je fais des films pour montrer ma reconnaissance envers des gens qui ont œuvré pour un changement – et non pas en hommage, je vous laisse voir l’étymologie de ce terme (promesse de fidélité et de soumission du vassal au seigneur, ndlr). En Suisse, on n’est pas très doué pour l’histoire sociale. Et j’aime parler de la vie des gens. Car il n’y a rien de pire que des cours d’histoire où l’on ne parle que de dates et de puissants. Comme les autres réalisateurs de Climage, j’ai une sensibilité pour la pâte humaine.

Pourquoi travailler essentiellement avec la Télévision suisse romande?

J’aime faire des films populaires que tout le monde peut voir et comprendre. Un documentaire, c’est un spectacle, un divertissement qui essaie de secouer les neurones. Chaque œuvre d’art, dans tous les domaines, doit faire réfléchir et rêver. Je me souviens qu’en sortant de Easy Rider, je traversais le Texas sur mon solex. Le métier de réalisateur est magnifique, car il fait rêver les gens. Economiquement par contre, on apprend à ne pas claquer l’argent. Mais vivre avec moins, c’est mieux.

Quelles luttes sont essentielles aujourd’hui selon vous?

Il est urgent de battre en brèche cette obsession de la croissance qui cause des dégâts dans l’environnement et dans la tête des gens. Mon documentaire Un besoin pressant (2015) parle d’écologie. J’avoue que ma conscience environnementale vient surtout de mon anticapitalisme. A quoi ça sert de monter le chauffage, de cramer de la matière première, quand on peut mettre un pull? Mais on me traite encore de radin…

 

Mai 68 avant l’heure réalisé par Alex Mayenfisch, visionnable sur le site www.rts.ch 
Toute sa filmographie sur www.climage.ch

 

«Ce n’est qu’un début, continuons le combat!»

Par Jiyana Tassin

Etudiante en première année au gymnase de Beaulieu à Lausanne, Jiyana Tassin, 16 ans, livre ses impressions sur la rencontre scolaire organisée la semaine passée relative à Mai 68.

Le 20 avril dernier s’est déroulée, au gymnase de Beaulieu, une demi-journée de commémoration en hommage aux 50 ans de Mai 68. Lors de cette rencontre ont eu lieu plusieurs conférences et tables rondes avec des intervenants tels qu’Alain Krivine, leader étudiant durant les années 1960, Yves Tenret, écrivain, Alex Mayenfisch, réalisateur indépendant (voir ci-dessus) ou encore le photographe et réalisateur Francis Reusser. Un programme chargé qui a permis aux étudiants de mieux comprendre le mouvement soixante-huitard et ses prémices.

En 1968, les jeunes réclamaient la parole. Ils voulaient tout changer, à commencer par leur enseignement qu’ils jugeaient trop autoritaire et dépassé. La liberté d’expression, la politisation des citoyens, l’égalité des races et des genres ainsi que l’accès pour tous aux études étaient des idéaux pour lesquels la plupart des jeunes se battaient. Mais qu’en est-il aujourd’hui? Ces idéaux se sont-ils réalisés? Comment se sont-ils transformés?

L’égalité, loin d’être atteinte

Cette journée a soulevé plusieurs questionnements chez moi et, en tant que jeune femme, je suis particulièrement sensible au fait que l’année 1968 a été, avant tout, un grand tournant pour les femmes. Dans les années 1970, la contraception et l’avortement permettent aux femmes de devenir maîtresses de leur corps et de leur plaisir. Elles veulent leur indépendance, notamment sexuelle, et souhaitent être les égales des hommes. Et cette liberté sexuelle, parlons-en! Les femmes de 1968 avaient une vision bien différente de celle mes amies et moi en avons aujourd’hui. En 1968, revendiquer sa liberté sexuelle, c’était être libre de dormir ou l’on voulait et avec qui l’on voulait. Aujourd’hui, une fille qui entretiendrait des rapports libres serait mal vue, cela même par la gent féminine. La société actuelle semble bien plus moralisatrice qu’elle ne l’était en 1968. Les femmes d’aujourd’hui (du moins celles que je côtoie) ne ressentent pas l’envie d’enchaîner les partenaires comme c’était le cas dans les années 1970. Leur désir d’égalité s’exprime sur d’autres terrains tels que la carrière professionnelle et l’accès à des postes à responsabilité, le partage des tâches ménagères, la cuisine ou encore la prise en charge des enfants.

Ces libertés acquises par les femmes nous semblent aujourd’hui légitimes mais ne l’étaient pas il y a 50 ans, et on l’oublie trop souvent… Car, même si la condition des femmes a bien évolué, l’égalité entre les deux sexes est encore loin d’être atteinte. J’ai de la peine à croire que, depuis que l'égalité figure dans la Constitution suisse, seulement 7 femmes ont été élues conseillères fédérales. Cela alors que 21 hommes accédaient au Gouvernement au même moment. Depuis environ quatre décennies, la proportion de femmes au sommet de l'Etat se situe à quelque 25%! C’est donc à nous, la jeunesse, hommes comme femmes, de nous mobiliser pour poursuivre la lutte contre ces inégalités. Pour reprendre un slogan de l’époque, «Ce n’est qu’un début, continuons le combat!»

Volonté d’intégration

Ces conférences, notamment celle de Krivine, m’ont particulièrement fait réfléchir sur le rôle de l’éducation dans notre société. Aujourd’hui, nous ne cherchons plus forcément à sortir du système et à nous rebeller mais plutôt à nous intégrer dans cette société qui laisse de plus en plus de jeunes sur le carreau. Décrocher un premier emploi est devenu un véritable parcours du combattant pour beaucoup de jeunes, qu’ils soient diplômés ou pas. Le risque de radicalisation s’en trouve accru, en particulier pour les jeunes qui n’ont pas réussi à s’insérer professionnellement. Exister en marge de la société est devenu difficile et de moins en moins de jeunes osent s’y risquer. J’ai le sentiment qu’aujourd’hui, nous cherchons des solutions à l’intérieur du système plutôt qu’à l’extérieur.

Dans le contexte actuel, une révolution telle qu’elle s’est déroulée en 1968 ne me semble plus possible. Si la solidarité existe toujours, elle s’exprime à petite échelle. On est loin de la conscience collective qui animait toute une génération portée par des rêves et une vision commune.