Solidaire comme un arbre

Portrait de Gautier Chapelle, spécialiste du biomimétisme
© Thierry Porchet

Gauthier Chapelle se prépare sereinement à la fin de notre monde basé sur les énergies fossiles.

Agronome et biologiste, Gauthier Chapelle célèbre la coopération entre les êtres vivants

Il a les yeux vert chlorophylle et un nom évocateur. Gauthier Chapelle est né en 1968 en Belgique, ce qui lui faire dire en riant qu’il est un soixante-huitard. Il porte d’ailleurs en lui les germes d’une révolution. Chercheur «in-terre-dépendant» comme il aime à se définir, agronome et biologiste, il a fait du biomimétisme (le vivant pour modèle) sa spécialité et la coopération entre les êtres vivants sa passion.

Enfant, Gauthier s’éveille à la nature sur les côtes de Bretagne, grâce au savoir ornithologique de sa mère. Des oiseaux, sa soif de savoir s’étend aux amphibiens et aux insectes puis à l’interconnexion entre la faune et la flore. «C’est génial d’entendre le chant de quelques oiseaux et savoir ce qu’on va trouver dans ce lieu, les végétaux, les insectes… On se sent chez soi», raconte-t-il à la table du café Le Tournesol à Lausanne dont l’appellation fait écho à la discussion.

Le monde interconnecté

A 19 ans, il découvre la magnificence de l’Antarctique. Après un mois et demi de recherches sur les crustacés dans le cadre de sa thèse, entouré d’une nature intacte et d’une faune sans peur aucune de l’humain, il se retrouve face à une marée de plastique. Un choc! Pour exorciser ce traumatisme, il écrit et se spécialise dans le réchauffement climatique.

Ses recherches continuent au lac Baïkal, en Sibérie, où à nouveau il vit les deux extrêmes. Une nature extraordinairement préservée d’un côté et une pollution à ciel ouvert de l’autre.

A la fin de sa thèse, Gauthier Chapelle quitte le musée d’histoire naturelle de Bruxelles pour entrer à l’International Polar Foundation dont le but est la sensibilisation à l’environnement. Il vit alors son deuxième choc écologique: «J’ai pris conscience du dérisoire des mesures face à l’immensité du problème. A l’époque, on nous disait de prendre une douche plutôt qu’un bain et de mettre un couvercle sur les casseroles… Ça a un peu évolué, mais nos mesures actuelles sont toujours aussi insignifiantes.»

Biomimétisme

Gauthier Chapelle trouve alors une autre voie, celle du biomimétisme pour la durabilité, à la suite d’un séminaire avec Janine Benyus, scientifique américaine auteure du premier livre sur le thème. Soit s’inspirer du vivant pour développer des technologies vertes. Exemple ultime: des panneaux solaires semblables à des feuilles d’arbre, qui ne nécessiteraient plus aucune énergie fossile, n’engendreraient aucun déchet et au contraire seraient source de nourriture et de compost fertile. Science-fiction? «J’ai pensé: enfin du sérieux! J’ai retrouvé espoir…» se souvient celui qui est devenu le chantre du biomimétisme en Europe, en créant l’association Biomimicry Europa, puis le bureau d’études Greenloop. «Mais mes conférences plombaient les gens, analyse-t-il lucide. Face à l’ampleur de la crise écologique et voyant que, technologiquement, on était si loin du merveilleux écosystème, je me suis retrouvé dans un désespoir intérieur.» Sa rencontre avec Joanna Macy et son «Travail qui relie» le sauve. Il se forme à ses techniques qui permettent de dépasser la peur, la colère, la tristesse et le sentiment d’impuissance; et de se relier à soi-même, aux autres et au monde vivant. La gratitude, la notion d’interdépendance et les actions créatives deviennent ses outils pour vivre mieux.

Un autre monde

«Face à notre consommation exponentielle, le Protocole de Kyoto et la COP 21 ne sont que gesticulation. Tous les jours, les politiques et les patrons prônent la croissance économique, car le système en a besoin. C’est une erreur fondamentale. Nous sommes la seule espèce à miner les bases de notre autosuffisance. Des microplastiques se retrouvent dans chaque organisme, jusque dans les crustacés à 10 000 mètres de fond et jusque dans notre sel de mer. Et l’on ne se prépare toujours pas à se passer du gaz, du charbon et du pétrole», explique Gauthier Chapelle en poussant son verre d’eau, à moitié plein, de centimètre en centimètre sur la table. «Mes enfants vont connaître la chute, et moi aussi je pense, dans 20 ou 30 ans. Par où cela va commencer, je ne sais pas. Mais c’est un jeu de dominos, car tout est intriqué, interconnecté.» Le jeune père – son troisième fils vient de souffler sa première bougie – ne perd pas espoir au même titre que son ami Pablo Servigne avec lequel il a écrit: L’entraide, l’autre loi de la jungle. Bousculant les idées toutes faites, souvent fausses, Gauthier Chapelle précise: «Nous sommes une espèce très solidaire. Et nombre d’exemples le prouvent. Lors des attentats à Paris ou à Bruxelles, beaucoup de gens ont sauvé des inconnus. Moins on a le temps de réfléchir, plus on s’entraide. L’homme est fondamentalement altruiste. Seules les circonstances de la vie peuvent amoindrir, voire inhiber cette tendance spontanée à l’entraide. Plus généralement, la compétition surgit de l’abondance. En situation de pénurie tous les êtres vivants privilégient la collaboration pour survivre.» Et d’ajouter: «Les bactéries vivent essentiellement en symbiose avec leur environnement. Sans elles, on ne serait pas là. Et quand on découvre que la forêt est un vaste lieu d’entraide, entre les racines des arbres et les champignons pour ne citer qu’un exemple, ça change toute la vision de la vie. C’est magique!»

 

Le vivant comme modèle, Editions Albin Michel, 2015.
L’entraide, l’autre loi de la jungle, Editions Les liens qui libèrent, 2017.