Syngenta condamné dans le «Livre noir des pesticides»

Le 19 mai dernier, plus de 2000 personnes ont manifesté à Bâle
© Pascal Staedeli

Le 19 mai dernier, plus de 2000 personnes ont manifesté à Bâle pour une agriculture plus écologique et sociale et contre les entreprises agrochimiques, telles que Syngenta et Monsanto… 

L’ONG bâloise Multiwatch a publié cette année la version francophone de son livre sur Syngenta. A lire ou à relire

Un livre fait la lumière sur les méthodes de Syngenta: Le livre noir des pesticides. Syngenta: le Monsanto suisse, dont l’édition francophone est sortie il y a quelques mois. Ecrit par un groupe de militants de l’ONG Multiwatch, il revient sur les problèmes rencontrés partout dans le monde par des populations en prise avec la multinationale sise à Bâle, rachetée en 2017 par ChemChina.

L’idée de ce livre a germé en 2015, au moment où la firme a été choisie par le Gouvernement bâlois comme partenaire à l’Exposition universelle de Milan organisée sous la devise «Feeding the Planet, Energy for Life» (Nourrir la planète, Energie pour la vie). Alors que Syngenta alimente «l’engrenage des pesticides», notamment avec le paraquat et l’atrazine, ses produits les plus controversés. 

La nature réquisitionnée

Premier producteur de pesticides du monde et troisième fabricant de semences, Syngenta est, avec Monsanto, le symbole de l’agriculture industrielle. Comme le relève Multiwatch dans son livre: «Les trois quarts de ses activités sont consacrés aux produits phytosanitaires, et un quart aux organismes génétiquement modifiés (OGM). Nous assistons à l’appropriation de la nature par des multinationales dans le but de constituer des monopoles sur le marché des semences et des pesticides.» Avec entre autres conséquences, l’obligation pour les paysans d’acheter des graines – produites auparavant librement – accroissant les risques d’endettement et de diminution de la biodiversité. Sans compter que «l’usage des pesticides est l’un des facteurs majeurs de la pollution de l’environnement et de la dégradation de la santé des paysans et des populations exposées à ces produits». Les exemples ne manquent pas: du Pakistan à Hawaï, de l’Inde au continent africain, et dans toute l’Amérique latine. Le livre de Multiwatch est ainsi dédié à Keno, leader syndicaliste du mouvement brésilien des travailleurs sans terre, assassiné en 2007 par les membres d’une société de sécurité privée mandatée par Syngenta. Un symbole de la violence qui se cache derrière le contenu de nos assiettes. 

La lutte s’organise

En mars 2017, la rapporteuse spéciale chargée du droit à l’alimentation, Hilal Elver, estimait que l’utilisation des pesticides pouvait être considérée comme une violation des droits humains, 200000 décès environ pouvant y être imputés chaque année. Multiwatch a lancé récemment une pétition (act.campax.org/petitions/nicht-in-unserem-namen-basel) demandant que Bâle, en tant que siège du plus gros producteur de pesticides du monde, verse des dommages et intérêts pour les victimes et leur offre les soins nécessaires. 

Le rachat en avril 2017 de Syngenta par le groupe public chinois ChemChina n’a pas eu d’incidence majeure sur les activités de la multinationale, hormis le fait qu’elle a pu être retirée de la Bourse, rendant ses affaires encore plus opaques. Silva Lieberherr, économiste à Pain pour le prochain, ne perd toutefois pas espoir. Elle écrit, en annexe de l’édition francophone: «Cependant, depuis la publication allemande de notre livre noir, la résistance aux produits agrochimiques et aux brevets sur les semences et sur le vivant s’est également accrue. En 2018, nous avons manifesté devant les portes de Syngenta pour la troisième fois déjà avec des milliers de personnes. Partout, des bourses de semences ou des coopératives agricoles, des réseaux politiques et des alliances internationales fleurissent. Toujours plus de personnes exigent l’interdiction des pesticides et des alternatives agro-écologiques. Le mouvement de résistance pour une autre agriculture est massif.»


Le livre noir des pesticides. Syngenta: le Monsanto suisse, Multiwatch, Editions d’en bas, Lausanne, 2018, traduction française

«La nature n’est pas une fabrique»

Questions à Roman Kuenzler, membre de Multiwatch et coauteur du livre.

Comment est-ce possible que Syngenta puisse exporter des pesticides interdits en Suisse, comme le paraquat par exemple?

C’est une caractéristique du système impérial actuel. La pollution la plus visible, les empoisonnements par des pesticides les plus graves, les formes d’exploitations les plus extrêmes des êtres humains et de la nature se font dans les pays du Sud, pendant que les profits s’accumulent dans les pays du Nord, en Suisse notamment. Aujourd’hui, des milliers de personnes nagent dans le Rhin, la pollution de la chimie bâloise s’étant déplacée dans des pays comme le Brésil ou la Chine. Les dégâts perpétrés par l’agrochimie et l’agriculture industrielle dans les pays du Sud sont énormes: paysans spoliés de leurs terres, droit à la nourriture et à la santé bafoué… C’est un système très violent. Pour ne prendre que l’exemple du paraquat, celui-ci a fait l’objet de nombreuses expertises qui ont prouvé sa dangerosité. Dans notre livre, on a suivi la lutte d’une communauté à Hawaï qui se mobilisait pour réglementer l’utilisation massive de ce poison sur ses terres. C’est seulement après de nombreuses manifestations et des pressions continues à un niveau international que la situation a évolué avec l’obtention d’une zone tampon entre les champs d’épandage et les écoles, et l’obligation d’avertir la population lors de son utilisation. Mais ce n’est pas suffisant. Les victoires des mouvements citoyens existent, mais sont dures à mener. En Suisse, où siègent de nombreuses multinationales nuisibles au monde, nous avons l’obligation d’être aux côtés de ces mouvements et de remettre en cause le pouvoir de l’agrochimie dont le budget de lobbying est énorme.

Ce livre va dans le sens de la campagne d’Uniterre pour la souveraineté alimentaire. En quoi celle-ci pourrait freiner les pratiques des multinationales?

La souveraineté alimentaire est à l’extrême opposé de Syngenta et de Monsanto, car elle promeut une agriculture soutenable, agro-écologique et démocratique. Inscrire les revendications altermondialistes, développées par La Via Campesina, le plus grand mouvement social du monde avec plus de 200 millions de membres, dans la Constitution du pays où se trouve le siège du plus gros producteur de pesticides serait très important. Notre génération doit freiner le changement climatique, la dégradation des sols et de la biodiversité pour ne pas détruire le fondement de la vie organisée sur la Terre. Une autre politique agraire est nécessaire. Le concept de souveraineté alimentaire appliqué au niveau mondial ne laisserait plus de place pour des sociétés comme Syngenta et Monsanto. Heureusement, il y a une prise de conscience, et l’on sait aujourd’hui que la productivité peut être bien meilleure dans le système agro-écologique que dans celui des monocultures qui couplent OGM et pesticides et auxquelles s’ajoutent l’exploitation extrême des animaux et les transports de longue distance basés sur le pétrole. La nature n’est pas une fabrique. Les changements climatiques montrent l’urgence de privilégier une agriculture respectueuse de la nature et des humains. 

Monsanto condamné aux Etats-Unis

Un jugement historique. Le 10 août, le géant de l’agrochimie a été condamné à verser 289 millions de dollars (288 millions de francs) à un jardinier, Dewayne Johnson, malade d’un cancer incurable. Les juges ont estimé que sa maladie pouvait être imputable à l’utilisation des herbicides Ranger Pro et Roundup Pro contenant du glyphosate. Le tribunal s’est notamment référé aux Monsanto papers, des documents internes qui montrent que la firme était au courant de la dangerosité de son herbicide. Monsanto a déjà prévenu qu’il ferait appel. Mais la société n’est pas au bout de ses peines. «Des centaines d’autres procès sont en cours aux Etats-Unis», relève René Lehnherr, l’initiateur du Tribunal citoyen contre Monsanto. «On espère que ce jugement aura une influence positive.» 

L’annonce du jugement a fait perdre plus de 10% aux actions de Bayer, qui a racheté formellement Monsanto le 7 juin pour 63 milliards de dollars. Depuis mars 2015, le glyphosate est considéré comme substance probablement cancérogène par le Centre international de recherche sur le cancer. Reste qu’il est toujours autorisé en Europe et ailleurs. Quelques jours avant ce procès historique, au Brésil, un juge ordonnait la suspension de l’autorisation de l’herbicide. Une décision qui a fait l’objet d’un recours par le ministre de l’Agriculture, Blairo Maggi, propriétaire de l’une des plus grandes entreprises de soja du pays. En France, qui devrait interdire le glyphosate dans les cinq ans à venir, plusieurs plaintes sont également en cours.