Tapis rouge pour Uber

En mai de l’année dernière, une septantaine de chauffeurs de taxi lausannois avaient manifesté avec un concert de klaxons devant le Palais de Rumine, où siégeait le Grand Conseil. Un an plus tard, la loi cantonale sur les taxis est sous toit, mais reste bien trop laxiste. 
© Thierry Porchet

En mai de l’année dernière, une septantaine de chauffeurs de taxi lausannois avaient manifesté avec un concert de klaxons devant le Palais de Rumine, où siégeait le Grand Conseil. Un an plus tard, la loi cantonale sur les taxis est sous toit, mais reste bien trop laxiste. 

La loi vaudoise sur les taxis a été acceptée au Grand Conseil le 12 mars, malgré ses lacunes

Déception chez les chauffeurs de taxi. Malgré leur mobilisation, le projet de loi cantonale sur les taxis et les VTC (véhicules de transport avec chauffeur, soit les indépendants) a été accepté par les députés vaudois par 87 oui, 14 abstentions et 39 non, le 12 mars dernier. Avant les débats au Grand Conseil, les chauffeurs organisés au sein d’Unia et en associations depuis quelques mois (Acts, l’Association des chauffeurs de taxi salariés, et Utile, l’Union des taxis indépendants) avaient listé les améliorations nécessaires. A commencer par l’obligation d’une formation validée par un examen, notamment pour garantir la sécurité des usagers (connaissance des lois, des chantiers, des événements, de l’environnement, maîtrise du français…). Enseignement qui se réduit à peau de chagrin dans la nouvelle loi puisqu’il ne portera que sur la connaissance de la loi cantonale. «Nous souhaitions une formation dans une dynamique qualifiante à l’image de la formation obligatoire à Genève», relève Arnaud Bouverat, secrétaire national d’Unia et député socialiste vaudois. 

Lors des débats, plusieurs élus ont alerté sur le manque de contrôles sur le terrain. Sans succès. La proposition d’une commission consultative chargée du suivi a été balayée. Arnaud Bouverat dénonce: «Il y a des failles béantes dans cette loi, ce qui n’est pas honnête de la part du législateur qui avait, de surcroît tout en main pour tenir compte des premières expériences genevoises.»

Le dumping salarial continuera

Comme le rappelaient fin 2018, dans un communiqué commun, Unia et les chauffeurs, «sur le terrain, la situation actuelle a abouti à un laisser-faire des autorités permettant à Uber d’exploiter la précarité de ses propres chauffeurs au détriment de toute la branche des taxis/VTC pratiquement sans contrôle, sur le dos des assurances sociales et des collectivités». Les griefs envers la plateforme ne sont pas nouveaux: optimisation fiscale, concurrence déloyale, pression sur les chauffeurs qui, rappelons-le, devraient être considérés comme des employés selon la Suva. Une affaire encore pendante devant les tribunaux.

Mince consolation: à l’instar de ce qui se fait déjà à Lausanne, les chauffeurs de VTC devront porter un signe distinctif, sous forme d’autocollant, à l’arrière de leur véhicule pour faciliter les contrôles. De surcroît, les taxis traditionnels restent les seuls à pouvoir utiliser les voies de bus, se parquer sur des emplacements réservés sur le domaine public et répondre aux clients qui les héleraient.

«Les travaux de commission n’ont toutefois pas été vains. Les contrôles administratifs préalables aux autorisations sont plus clairs, tempère Arnaud Bouverat. L’enjeu aujourd’hui se porte sur le règlement d’application de la loi et les règlements propres aux communes, notamment concernant les contrôles. Reste qu’un contrôle standardisé et financé par le canton aurait offert une chance à la loi d’être appliquée de manière uniforme.»

«Il aurait fallu protéger les chauffeurs contre la précarité. Au contraire, cette loi va encore les prétériter. Avec le risque que les coûts de l’aide sociale augmentent», relevait lors du dernier débat au Grand Conseil, Jean Tschopp, juriste d’Unia et député socialiste. 

Dans un communiqué, son parti regrettait que le Grand Conseil «n’ait pas saisi l’occasion de la première loi cantonale traitant de l’économie de plateforme pour créer des conditions permettant la concurrence loyale et le traitement équitable des salariés». Qu’adviendra-t-il des branches de livraison, de nettoyage, d’informatique et du tourisme? Et notamment de la plateforme Airbnb qui fera l’objet de prochains débats au Grand Conseil?

 

Réactions de chauffeurs de taxi

 

Olivier Sava, membre de la coordination Unia des taxis:Il n’y a pas eu de volonté politique de protéger les compagnies officielles de taxis présentes à Lausanne depuis 45 ans. Au contraire, c’est comme si la décision avait déjà été prise au mois de mai 2018, lorsque nous avons commencé à nous battre pour les sensibiliser aux risques que représentent Uber et les nouvelles technologies. Les élus n’ont pas voulu nous entendre. Et se tirent une balle dans le pied. Car si Uber ne paie pas ses impôts ici, il n’y a pas de redistribution possible. Cela crée de la précarité. J’ai été moi-même chauffeur Uber. La société me promettait un salaire de 4000 à 5000 francs par mois. Je n’y suis jamais arrivé, avec des journées de travail de plus de 10 heures. Les chauffeurs formés n’ont aucune protection contre cette concurrence. L’examen que j’ai passé, c’est 80 questions sur la sécurité, les trajets, les parcours, le service à la clientèle… J’ai beaucoup appris. Cet examen donne une qualité à ce métier, alors que les entreprises bon marché le dévalorisent. 

L’avenir? Le transport de personnes est saturé à Lausanne. Il y a beaucoup trop d’offres par rapport à la demande. Même des chauffeurs Uber du Valais viennent travailler ici. Pour ma part, je souhaite continuer ce travail, mais peut-être dans une autre région. Face à une société qui prône les nouvelles technologies et l’individualisme, la solidarité est nécessaire. J’ai appris l’importance de se rassembler humainement autour d’une même cause.

 

Olivier Bapst, président de l’Association des chauffeurs de taxi salariés (Acts): On attend la mise en application de la loi et les règlements communaux. Ce qu’on aimerait, c’est que dans les autocollants VTC, il y ait une puce pour contrôler si c’est bien la bonne personne qui conduit et si c’est bien la bonne voiture… J’ai fait partie de ceux qui sont allés trouver les parlementaires. A gauche, ils étaient à l’écoute, à droite pas du tout. Je m’attendais à ce que l’UDC nous soutienne contre une entreprise américaine qui ne donne rien en Suisse, ce qui n’a pas été le cas. Depuis, je pense vraiment qu’il faut arrêter de voter à droite. Au début, j’étais l’un des plus pacifiques. Je ne voulais pas qu’on bouscule les habitants. Peu à peu, je me suis dit qu’une grève était nécessaire. On aurait dû bloquer des routes, plutôt que de rester tranquilles comme de bons Suisses. Mais beaucoup de chauffeurs avaient peur pour leur travail, de perdre de l’argent. Avec 24 nationalités dans nos rangs, plusieurs associations et de forts caractères, on a de la peine à rassembler tout le monde. Si les taxis étaient réunis en une seule grande organisation, on arriverait peut-être à quelque chose. Acts est une jeune association qui n’a que 8 mois. Une charte éthique est en préparation et nous devons faire connaître nos qualités. C’est à nous de fidéliser notre clientèle. Je n’aime pas travailler 10 heures d’affilée pour ne toucher que 100 francs… Des collègues ont besoin de l’aide sociale pour s’en sortir. Je pense qu’on touche le fond, donc on ne peut que remonter. AA