Trafigura, dehors de Kanaky!

En Nouvelle-Calédonie, un vaste mouvement populaire s’oppose depuis l’automne à la vente d’un gisement de nickel, dans le sud de l’île, et de son usine de transformation du minerai, à un consortium organisé par la société de courtage Trafigura. Avec pour mots d’ordre «Non au bradage de notre patrimoine foncier» et «Trafigura dehors!», le collectif «Usine du sud: usine pays», qui rassemble les institutions coutumières, les partis et les syndicats indépendantistes et plusieurs associations environnementales, défend un projet de reprise par un actionnariat public. Face au refus de l’exploitant actuel, le groupe Vale, de l’Etat français, de la province sud, dirigée par des anti-indépendantistes, et des grandes fortunes coloniales encore très implantées dans l’île, les manifestations, blocages et journées de grève générale se sont succédé. Cette mobilisation est emblématique de la lutte de libération nationale que mène le peuple kanak contre l’occupation française et la mainmise d’investisseurs étrangers. Ici comme ailleurs, la maîtrise des matières premières reste une condition essentielle pour accéder à la souveraineté.

Vale a installé son siège à Saint-Prex (VD), tandis que Trafigura a pris ses quartiers à Genève. Ce n’est pas un hasard, cela fait trois siècles que la Suisse est un repaire, une base pour partir à l’assaut du Sud. Notre pays a d’abord joué un rôle notoire dans le commerce triangulaire. Nous étions au XVIIIe siècle l’un des principaux producteurs d’indiennes, ces étoffes qui servaient de monnaie d’échange pour acheter des esclaves convoyés ensuite en Amérique. Des propriétaires de manufactures textiles et des banquiers, tel le Genevois Necker, syndic de la Compagnie française des Indes orientales, armaient des navires négriers. D’autres exploitaient directement des esclaves dans les plantations, comme les Neuchâtelois de Pury et de Pourtalès. Les bénéfices accumulés sur le sang, la sueur et les larmes des esclaves permirent de dégager des capitaux pour le développement de l’industrie. Puis les nouvelles colonies offrirent matières premières et débouchés à celles-ci. La Suisse n’avait pas de colonie? Cela ne l’empêcha pas de participer pleinement à la colonisation. Entre 1815 et 1914, un demi-million de prolétaires durent quitter l’Helvétie et un bon nombre participa à la colonisation des Amériques.

Notre pays, au milieu du XIXe siècle, devient surtout un important centre du commerce des matières premières et l’est resté, même si, entre-temps, les compagnies d’Ancien Régime sont devenues les transnationales que nous connaissons. Elles continuent à piller les ressources aux quatre coins du monde, à employer de la main-d’œuvre corvéable à merci, à faire travailler des enfants, à expulser des paysans, à assassiner des syndicalistes… Rappelons que Trafigura a été impliqué dans le déversement de produits toxiques en Côte d’Ivoire par le vraquier Probo Koala (2006, 10 morts, des milliers de malades), alors que Vale est responsable de la rupture du barrage brésilien de Brumadinho (2019, environ 270 victimes). Le 29 novembre dernier, nous avons presque réussi à rendre ces multinationales un peu plus responsables. Il faudra poursuivre ce combat en 2021.