Un pacte improbable

Portrait de Kim Pasche et Michael Palma.
© Thierry Porchet

Kim Pasche, archéologue expérimental, et Michael Palma, banquier, réunis par leur souci commun du futur de la Terre.

Deux hommes que (presque) tout sépare ont créé une plateforme pour retrouver le lien à la Terre. Une autre voie écologique

Kim Pasche, archéologue expérimental, et Michael Palma, banquier. L’un, jaquette de bûcheron, chaussures de marche, chignon et barbe dense. L’autre, costume taillé sur mesure, cravate, cheveux courts. Enfants, le premier avait pour modèle les chasseurs-cueilleurs et son grand-père vivant dans les bois du Jorat, le second son père banquier et les footballeurs.

Kim Pasche a grandi à Moudon, mais vit une partie de l’année dans les bois du Yukon dans le Grand-Nord canadien et dans la Drôme. Michael Palma vit à Genève après une enfance lausannoise. L’un se coupe régulièrement de la société capitaliste, l’autre y est plongé quotidiennement. Ce qui les rassemble? Leur souci du futur de la Terre. Les deux jeunes pères se sont rencontrés à la suite de l’émerveillement de Michael Palma devant le documentaire sur Kim Pasche diffusé dans Passe-moi les jumelles en 2015. Depuis, ils se sont séparés plusieurs fois, pour mieux se retrouver dans leur projet commun créé officiellement le 2 mai 2018: la Plateforme d’alliance collaborative pour la Terre (Pact*). En sous-titre sur leur site internet: «Chaque création est le fruit d’une rencontre de deux forces, deux êtres, complémentaires.» Leur logo: deux mains qui se serrent, et qui fait écho aux patronymes des deux hommes. L’origine de Pasche vient du mot pacte, Palma de la paume de la main. Leur élan: défendre les valeurs du vivant, proposer une autre vision du monde inspirée de celle des peuples racines.

Eloge de la lenteur

Dans une banque privée genevoise bicentenaire, les deux hommes se retrouvent avec leurs nouveaux partenaires, Patrick Flückiger et Fabrice Guélat. Les projets fourmillent, mais se mettent en place avec une lenteur revendiquée. «Dans ce monde où tout se précipite, on a tendance à vouloir répondre de manière précipitée. Pact tente de faire preuve de discernement, en commençant par observer», explique Kim Pasche. «Nos plus de 400 membres attendent que l’on enclenche des mécanismes. En tant que logisticien bancaire, j’ai l’habitude des business plans. Mais là, on a décidé de se poser autour du feu, dans une passivité créative. J’apporte à Kim un certain pragmatisme. Et lui me rappelle la voie des bois, le cycle de la nature, la sagesse. Mais je me bouffe encore les ongles», indique Michael Palma, en montrant ses doigts, sans perdre le sourire. «Nous sommes très différents, mais nous nous enrichissons. Et nous voulons tous les deux porter une vision d’une nouvelle Terre.» A ses côtés, le chasseur-cueilleur renchérit: «Michael m’empêche de trop me diluer et de quitter ce monde pour ma forêt. Je perds souvent patience dans le monde moderne, mais je suis peut-être plus utile ici en jouant mon rôle de passeur. Pact, c’est l’idée d’oser recréer du lien, même improbable, qu’on pourrait potentiellement répliquer à toutes les échelles. Un gouvernement pourrait prendre comme conseillers des Papous par exemple. Pour l’instant, Pact est une plateforme en construction qui vise à mettre en lien et en collaboration des gens éclairés et influents, comme Michael, avec des gens et des projets qui nourrissent la vision de l’homme comme membre à part entière de l’écosystème.»

Ni mécénat ni bonne conscience

A l’heure où le greenwashing (le fait de se donner une fausse image de responsabilité écologique) est en vogue et le mécénat toujours d’actualité, en quoi diffère la démarche de Pact? Kim Pasche: «J’avoue avoir eu beaucoup de réticences au début. Michael peut représenter le monde du consumérisme et du capitalisme, et l’on pourrait imaginer une volonté de se racheter une conscience. Mais, même s’il ne veut pas le dire, Michael a pris des risques en s’engageant dans cette aventure. Nos projets se veulent collaboratifs, empreints de partage entre nos deux mondes. Pact se veut un lieu de troc, plus que de mécénat, une tentative d’infiltrer un système de façon ouverte et transparente, dans la bienveillance. Une manière de réintégrer du sauvage dans le monde moderne, de profiter des interstices. C’est une énergie qui va dans les deux sens. C’est un défi contre toutes les tendances qui nous entourent. L’idée est de ne pas créer en réaction. Car aller contre, c’est l’autre face d’une même pièce. Il faut penser différemment. On se veut une tierce voix, ni pour ni contre.»

Une grande marche

Concrètement quelques jalons ont été posés: des projets de permaculture itinérante, des ateliers de «savoirs premiers» ou ancestraux proposés dans le système scolaire, et une grande marche qui mènerait de jeunes Amérindiens du nord du Canada, les Gwitchins, au peuple Kogi en Colombie. Neuf mois de traversée, 12000 kilomètres, à pied, à cheval, en canoë... Kim Pasche explique: «Ça va être tellement long qu’ils auront le temps de travailler l’intention et de rencontrer des guides d’autres peuples. Les Kogis font figure d’exception. Ils vivent avec la modernité à leur porte, entrent en contact, mais sans mettre en danger leur culture. Ils ont un seul téléphone collectif, quelques machettes. Ils sont très prudents. Les autochtones du Canada sont davantage à la merci de notre modernité. Ils ont été obligés de scolariser leurs enfants, d’avoir un carnet de santé, de se sédentariser. Mais ils ont gardé des souvenirs, un élan.» Dans cette aventure, Pact se ferait l’intermédiaire, une plateforme d’échanges, de connaissances, de logistique. Mais Kim Pasche reste aux aguets: «Dans tous projets, je me méfie de notre tendance occidentale à vouloir organiser et déformer la pensée sauvage.»

*platformact.org

La pensée sauvage

L’association Pact prend pour modèle les peuples racines, dénommés aussi peuples premiers ou autochtones. Soit les Amérindiens, les Papous, les aborigènes et tous les autres: 6000 peuples, comptant quelque 300 millions d’individus dans 70 pays, qui ont toujours su vivre dans leur environnement sans le mettre en danger. Kim Pasche est dans ce sens un passeur, lui qui a réappris les gestes ancestraux des chasseurs-cueilleurs et les enseigne lors de stages donnés à de jeunes Amérindiens canadiens, des enfants suisses ou encore des adultes français ou d’ailleurs. «Au-delà des gestes, les peuples racines représentent un raccourci pour nous, pour nous relier au sauvage, pour comprendre comment il est possible de vivre sans juge, sans prison, sans police, en incluant toutes les dérives de l’âme humaine. Ils peuvent nous instruire sur ce que nous ne voyons pas. C’est l’histoire de la grenouille dans l’eau tiède: si on augmente progressivement la température, elle ne se rend pas compte que l’eau est en train de bouillir. Les peuples racines peuvent nous dire qu’elle est déjà très chaude. Paradoxalement ils sont très ouverts à la technologie. Mais ils ont encore ce souvenir, cet élan, cette porosité au monde vivant. Pour faire preuve de discernement, il faut l’Autre, le différent. L’urgence est là, à mon avis, l’écologie découle naturellement de la résonance avec le monde des peuples racines. La place de l’homme moderne est à retrouver, pas à trouver. “La présence à la présence de la nature”, comme le dit si justement Marcel Conche. Le monde nous tend la main, mais on n’entend plus cette voix. Nous sommes terriblement coupés de la terre», exprime Kim Pasche un peu plus tard, dans le parc des Bastions à Genève, s’excusant de son débit de parole, souvent intense lorsqu’il revient de plusieurs semaines dans les bois. Un sauvage dans un parc urbain? «Le sauvage est partout: dans cette corneille, dans ces racines qui bousculent le béton, ces feuilles qui poussent, cet élan vital. Loin des statistiques, la posture écologique de Pact est de privilégier le bon sens et l'observation. Or, ce que je peux constater c’est que Moudon, mon village, a vu sa surface bétonnée doubler depuis ma naissance il y a 36 ans. Il n’y a plus d’insectes sur le pare-brise des voitures, beaucoup moins de cabanes dans les forêts. Mais la nature trouvera une voie. L’urgence, c’est de revitaliser notre lien au sauvage, et donc à l’enfant qui est en nous. Les enfants sont sauvages par définition, par leur sensibilité, leur curiosité, leurs expérimentations…»

gens-des-bois.org