Un survivant des Temps modernes

portrait de Emmanuel Mbolela, Congolais
© Thierry Porchet

A 46 ans, après 17 ans d’exil, Emmanuel Mbolela a connu l’enfer, mais continue de lutter pour la liberté et la paix.

Réfugié politique, Emmanuel Mbolela raconte son exil du Congo, et ses espoirs de retour

Sa mère dit de lui qu’il ressemble à son grand-père. Cet aïeul, chef coutumier, s’est battu contre le colonisateur. Déporté loin de son village, il est mort en prison. Un demi-siècle plus tard, l’histoire d’Emmanuel Mbolela lui fait écho. Dès les années 1990, l’universitaire en économie adhère aux idées du parti de gauche d’opposition, l’Union pour la démocratie et le progrès social (UDPS). En 2002, lors d’une manifestation pacifique à Mbuji-Mayi, dans sa province natale du Kasaï, en République démocratique du Congo (RDC), il échappe aux balles du régime de Joseph Kabila mais est arrêté, comme des milliers d’autres, et emprisonné. Deux mois de terreur plus tard, il réussit à s’évader, grâce à l’aide de sa famille. Mais il en a gardé des traces, profondes. «La prison en RDC, c’est déjà la mort. Nous étions plus de 150 dans une cellule, avec un seul fût en guise de toilette, rien à manger, et des tortures physiques et morales quotidiennes. Ma famille m’amenait de la nourriture et payait les gardiens pour qu’ils me la transmettent.»

A Lausanne, à l’occasion d’une tournée de conférences en Suisse romande, Emmanuel Mbolela se souvient de cette année charnière. Le militant avait alors 29 ans, et rêvait de changer son pays. Son évasion ne lui offre d’autre choix que l’exil. Commence alors un long périple en Afrique. Quelques mois plus tard, il arrive à Bamako au Mali. Il espère alors retourner en RDC, mais la situation dans son pays ne s’améliore pas. S’ensuit une traversée du désert à haut risque. Il subit des actes de banditisme, fait face à ses peurs, et souffre pour les femmes qui paient «le double prix». «Elles sont une monnaie d’échange aux frontières», condamne Emmanuel Mbolela qui a écrit un livre coup de poing Réfugié. Une odyssée africaine pour dénoncer les violences et les atrocités commises par des militaires, des officiers, des bandits. Un ouvrage de lutte qui, en plus de raconter son parcours de survie,fustige les politiques européennes à la botte des multinationales.

Des responsabilités européennes

«L’Afrique est appauvrie par l’Europe, qui soutient les dictateurs. Et ses multinationales pillent les ressources naturelles. Quand quelqu’un se retrouve sans perspective, il ne peut que prendre la route, même si elle est semée de violences et de souffrances. L’organisation informelle mise en place est une manière d’exploiter la misère, mais aide aussi ceux qui n’ont d’autre choix que de partir. C’est une réponse à la fermeture des frontières européennes. Le refus d’octroyer les visas dans les ambassades génère une augmentation des prix sur la route. Ceux qui n’ont pas assez d’argent restent coincés et offrent leurs services pour en gagner. C’est devenu un business, au même titre que l’Europe qui externalise la gestion des migrations à la Turquie et d’autres pays, à coup de milliards», analyse Emmanuel Mbolela. 

Arrivé au Maroc, le militant crée en 2005 l’Association des réfugiés congolais au Maroc (Arcom) pour lutter pour leurs droits et dénoncer les rafles. Car même au bénéfice d’un titre («un récépissé») de réfugié octroyé par le Haut Commissariat aux réfugiés (HCR), il risque à tout instant, comme ses camarades d’infortune, la déportation dans le désert et donc la mort. 

Il sera finalement l’un des rares migrants à bénéficier du programme de réinstallation du HCR. Le 1eravril 2008, il atterrit aux Pays-Bas. Il y trouve une certaine paix et une liberté relative. Et découvre la solitude et des conditions de travail sordides dans une entreprise de déchets. «Nous sommes exploités, parce que migrants. Les inspecteurs du travail sont davantage préoccupés par nos papiers que par nos conditions de travail.»

Mais Emmanuel Mbolela est infatigable dans la lutte: «Si on baisse les bras, on se détruit.» Il milite pour les droits des migrants au sein d’Afrique-Europe-Interact et le Forum civique européen, et crée un centre d’accueil pour femmes migrantes à Rabat. «Si elles n’ont pas de place où dormir, elles continuent de subir l’exploitation. D’où l’importance de ce centre, qui doit toutefois limiter l’accueil à trois mois tant la demande est forte», explique celui qui verse les bénéfices de son livre et de ses conférences à l’association.

L’espoir toujours

Avec son passeport européen, il se déplace en Afrique de l’Ouest et en Europe pour témoigner et dénoncer. Un sésame qui ne le prémunit pas des contrôles d’identité: deux fois par la police suisse en l’espace de trois jours! Celui qui se bat pour la liberté de circulation et contre le racisme relève: «C’est humiliant! Au XXIesiècle, comment peut-on encore juger une personne à sa couleur de peau?» 

Emmanuel Mbolela a vécu l’enfer, mais n’a pas perdu espoir. «En Afrique, je sens une jeunesse prête à mener des combats contre les régimes dictatoriaux.» Dans son pays, l’arrivée au pouvoir en janvier du candidat de l’UDPS, Félix Tshisekedi, représente un tournant capital. «C’est le couronnement de 37 ans de lutte contre la dictature! Certains pays européens estiment qu’il y a eu trucage, car ils soutenaient Martin Fayulu, ancien patron d’entreprises pétrolières. Mais ils doivent accepter le vote du peuple congolais et laisser travailler le nouveau président. Les Européens ne veulent pas des migrants, mais poussent les gens à l’exil en imposant des dirigeants pour leur propre intérêt économique et celui de leurs multinationales.» Dix-sept ans après son exil forcé, Emmanuel Mbolela, comme nombre de ses compatriotes, se prépare déjà au retour. «Je veux aider au changement dans mon pays. Et je lance un appel à l’Europe: laisser le temps au nouveau président de s’organiser pour répondre aux besoins de son peuple!»


Réfugié. Une odyssée africaine, Emmanuel Mbolela, Editions Libertalia, 2017