Une génération en détresse

Nicolas et ses soutiens devant le palais de justice.
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En février dernier, Nicolas (à gauche sur la photo) avait été condamné pour sa participation à l’action «mains rouges» apposées sur un bâtiment du Credit Suisse à Genève.

Le procès en appel de l’un des auteurs de l’action «mains rouges» contre Credit Suisse s’est tenu le 21 septembre à Genève. Experte du climat, la chercheuse Julia Steinberger a été entendue comme témoin

Condamné le 20 février en première instance, Nicolas, militant pro-climat qui avait participé à l’action «mains rouges» du 13 octobre 2018, a vu son procès en appel s’ouvrir le 21 septembre à Genève. Pour bref rappel, l’action avait pour but de dénoncer les investissements massifs de Credit Suisse dans les énergies fossiles en apposant des mains rouges à la peinture lavable sur sa façade. L’état de nécessité face à l’urgence climatique plaidé par son avocate n’avait pas été retenu: il a donc été rendu coupable de dommages à la propriété et condamné à une peine de 10 jours-amende à 30 francs avec sursis ainsi qu’au paiement des frais de procédure, pour un montant d’environ 1600 francs. Il devait en outre régler la facture correspondant aux frais de nettoyage et de changement de plaques de la banque, à savoir 2252,03 francs.

Mal-être permanent

Après un rassemblement en fanfare d’une trentaine de personnes devant le tribunal, le procès s’est ouvert sur l’état d’esprit du prévenu: «Je n’arrive pas à me projeter, je suis en état de doute constant. Le réchauffement climatique est avéré, on va droit dans le mur mais rien ne se passe. Et les gens qui, comme moi, essaient de faire bouger les choses à leur petit niveau se retrouvent devant un tribunal.» Nicolas dit avoir peur des conséquences à venir. «Notre inaction aujourd’hui nous rend complices des catastrophes de demain.»

Experte à la barre

Ecoutée en qualité de témoin de la défense, Julia Steinberger, professeure ordinaire à l’Unil, experte du dérèglement climatique et auteure de rapports du GIEC, a qualifié la situation actuelle d’extrêmement alarmante. «Bien des pays, dont la Suisse, ne respectent pas les engagements pris lors des Accords de Paris. La population ici est déjà affectée à travers les canicules, les coulées de boue, les avalanches et les maladies.»

Les Etats doivent entamer une transformation complète et rapide de nos sociétés pour ne pas dépasser le 1,5 degré de réchauffement. «Pour ce faire, il faut décarboniser notre économie et notamment mettre un terme au financement de toute nouvelle infrastructure d’extraction ou d’utilisation d’énergie fossile.»

Pour la scientifique, il n’est pas trop tard. «Si nous arrivons à ne pas dépasser les +2 degrés, il est encore possible de stabiliser le réchauffement climatique. A l’inverse, si on ne fait rien, on atteindra un réchauffement de +3 degrés, voire 4, 5 ou 6, au cours de ce siècle.»

Qu’en est-il du rôle de la place financière suisse là-dedans? «Elle ne prend aucune mesure pour entraver l’exploitation d’énergies fossiles, répond Julia Steinberger. Au contraire, on est sur une courbe ascendante.» Maman d’un jeune enfant, cette dernière dit avoir de la peine à dormir et appelle tous les citoyens à des actions de désobéissance civile non violentes. «Notre rôle est d’agir en conséquence de nos constats scientifiques, car nos gouvernements ne se sont pas montrés à la hauteur.»

La juge Gaëlle Van Hove a conclu l’audition du témoin en lui demandant en quoi souiller des murs contribuait à la lutte du réchauffement climatique. «En quoi s’asseoir dans un bus contribue à la lutte pour les droits civiques aux Etats-Unis?» a brillamment répondu Julia Steinberger.

Du courage

Place aux plaidoiries. Me Batou a continué à démontrer l’imminence du danger et a demandé que soit reconnu l’état de nécessité. «Oui, Nicolas a commis un dommage de quelques centaines de francs, mais réversible, et ce à une banque qui pèse 33 milliards de francs et qui, elle, est en train de causer des dommages irréversibles dans le monde.» Elle a appelé les juges à prendre une décision courageuse en répétant que son client n’était pas un délinquant mais un lanceur d’alerte. «Si le pouvoir judiciaire entend la détresse d’une génération qui ne sait plus comment s’y prendre pour être entendue, peut-être que le Conseil fédéral se réveillera et fera bouger les lignes en légiférant.»

Techniquement, l’avocate a demandé un acquittement du dommage à la propriété privée, une exemption de toute peine et une prise en charge par son client uniquement des frais de nettoyage – car lui avait utilisé une peinture à la craie lavable – sous forme d’amende.

Ligne maintenue

De son côté, le Ministère public a appelé les juges à rejeter l’appel et à confirmer le jugement de première instance car «la question n’est pas de statuer sur l’urgence climatique».

A leur tour, les avocates de Credit Suisse ont rappelé que la banque ne reprochait pas les critiques formulées par l’accusé mais d’avoir endommagé ses murs. Elles demandent toujours le paiement des 2252,03 francs et renoncent aux indemnités de frais de justice. Les parties seront reconvoquées ultérieurement pour la lecture du jugement.