Une journée revendicative pour l'égalité, tout de suite!

manifestation du 1er mai à Renconviliers
© Pierre Noverraz

Le 1er Mai interjurassien à Reconvilier.

Des milliers de personnes ont manifesté dans plus de 50 localités du pays le 1er Mai lors de la Journée internationale des travailleurs. Une journée de lutte contre l’injustice sociale placée cette année sous la devise «Egalité salariale. Point final!». La plus grosse mobilisation a eu lieu à Zurich avec 13000 participants. Près de 2000 personnes étaient présentes à Genève, 1500 à Lausanne et autant à Fribourg où le personnel de l’hôpital a défilé en masse pour la défense de son statut. Petit tour en Suisse romande

 

Un 1er Mai solidaire à Genève

tête du cortège à Genève
© Demir Sönmez

 

Environ 2000 personnes se sont rassemblées à Genève pour célébrer un 1er Mai aux couleurs de l'égalité salariale et du salaire minimum contre la précarité. A leur habitude, les ramoneurs du canton ont ouvert le bal. Syndicats et partis de gauche ont suivi. Unia, en tête, a pu compter sur de nombreux militants, représentant notamment le gros œuvre, le second œuvre et le nettoyage. «Les patrons veulent une Convention nationale dite moderne qui prévoit la semaine de 50 heures et la baisse des salaires: nous n’en voulons pas!» a motivé Yves Mugny, responsable du secteur. Et ses troupes de scander: «Temporaires, ça suffit, limitons à 10%!»

Sans oublier de dénoncer la précarité des nettoyeuses, payées 19,60 francs de l’heure et pour qui il est «impossible de faire vivre une famille à Genève». A l’image des 30 000 travailleurs pauvres de Genève, qui doivent survivre au bout du lac avec moins de 4000 francs par mois.

Dans le reste du cortège, nous retiendrons les stagiaires de l'ONU du mouvement «Pay your interns», toujours plus nombreux chaque année, à dénoncer leur travail gratuit. «Le prestige ne paie pas mon loyer», peut-on lire sur une pancarte. Ou encore, «UNpaid UNfair» (impayés, injuste). Les militants anti-nucléaire ont également répondu à l'appel, tout comme les défenseurs de la cause palestinienne. Cette année, la communauté latino a occupé une place importante, pour exiger notamment la liberté de Lula au Brésil ou encore la paix en Colombie.

Enfin, les 300 jeunes du «bloc révolutionnaire» et du mouvement pour le droit à la ville ont défilé derrière le slogan «Genève, debout, réveille-toi!». Outre une critique générale de la société capitaliste et patriarcale, les jeunes en noir ont appelé à la solidarité avec les «trois de Briançon», les Genevois Bastien et Théo et l'Italienne Eleonora, arrêtés et placés en détention provisoire en France le 22 avril lors d'une action de soutien aux migrants à la frontière italienne à la suite d’un blocage de celle-ci orchestré par le mouvement d'extrême droite Génération identitaire. Craignant les débordements, la police genevoise, lourdement équipée, a surveillé la manif comme le lait sur le feu et empêché l’accès au consulat de France depuis le parc des Bastions. Au final, tout s'est passé dans le calme. Le comité de soutien aux «trois de Briançon» a demandé à la Suisse de faire pression sur la France pour que ses deux ressortissants soient libérés. En fin de semaine dernière, les trois ont pu sortir de prison en attente de leur jugement prévu le 31 mai.

Manon Todesco

A.J., vendeuse, militante Unia

«Ça me paraît fou de devoir lutter pour l’égalité salariale en 2018. Nous travaillons comme les hommes, avons les mêmes droits et méritons le même salaire. J’ai été payée pendant 14 ans moins de 4000 francs bruts par mois pour un travail très difficile et usant. Quand j’ai osé demander une augmentation, mon supérieur m’a demandé si mes hormones me jouaient des tours… C’est pour cette raison qu’un salaire minimum est indispensable à Genève.»  

MT

L’initiative sur le salaire minimum a abouti

Le pari que s’était lancé la CGAS a été atteint. La Fête du travail a été l’occasion d’annoncer que l’initiative pour un salaire minimum à 23 francs a récolté plus de 7000 signatures en trois semaines. Au parc des Bastions, à l’occasion de la traditionnelle fête populaire à l’issue du cortège, la nouvelle a été accueillie avec beaucoup d’enthousiasme. «Ce n’est qu’un début, a lancé Audrey Schmid, d’Unia. Pour le faire accepter dans les urnes, nous aurons besoin de votre énergie dans les rues et dans les entreprises.» L’initiative sera formellement déposée auprès du Service des votations ces prochains jours.  

MT

 

Fleurier: l’absinthe au fusil

table et cantine à Fleurier
Près d’une centaine de personnes se sont réunies à Fleurier pour fêter le 1er Mai devant les bureaux d’Unia. © Neil Labrador

 

Un verre d’absinthe a été offert par la commune aux militants venus fêter le 1er Mai à Fleurier dans le Val-de-Travers. Une fée verte pour rêver en rouge, le temps de quelques discours militants. A commencer par celui de Sarah Blum, députée POP au Grand Conseil neuchâtelois. Enseignante de métier, elle a rappelé l’importance d’une formation de qualité, émancipatrice, ouverte à tous: «Ces dernières années, l’éducation dans le canton a vu tout un tas d’économies se faire sur son dos. Des économies qui ne dégradent pas seulement les conditions de travail des enseignants, mais qui péjorent aussi l’apprentissage des élèves.» Elle a dénoncé également l’exploitation des stagiaires et invoqué la nécessité de réglementer leurs conditions de travail.

Jacques-André Maire, conseiller national du Parti socialiste et vice-président de Travail.Suisse, a souligné l’importance de se remobiliser: «Les inégalités augmentent. Et nos autorités continuent de protéger les plus riches et de réduire les prestations sociales.» Il a appelé à signer le référendum contre la Loi sur la surveillance des assurés. Avant de rappeler que la Confédération fait des bénéfices mirobolants depuis l’introduction au frein à l’endettement. «Dans le même temps, elle veut couper encore dans les prestations complémentaires et faire ainsi des économies de l’ordre de 900 millions sur le dos des plus faibles. Espérons que le Conseil d’Etat réagira contre cette mesure. Les représentants de l’UDC et les patrons ultralibéraux veulent aujourd’hui assouplir les mesures d’accompagnement et attaquent les Conventions collectives de travail qui donnent trop de pouvoir aux syndicats. Le tissu social est en danger, c’est pourquoi il faut préparer les élections fédérales de 2019 dès maintenant pour retrouver une majorité de gauche.» Sous quelques rayons de soleil, Christian Weber, président du comité industrie d’Unia région Neuchâtel, a tenu un discours combattif, sous les acclamations du public: «Les salaires trop bas sont une honte! La discrimination des travailleurs syndiqués, une honte! Choisir systématiquement de donner des postes à responsabilité aux hommes, plutôt qu’aux femmes, une honte! Quand les patrons ferment les yeux sur les cas de harcèlement, une honte! Et quand ils contestent la validité des certificats médicaux, une honte! Et quand ils versent des salaires si bas que ceux qui les reçoivent doivent encore quémander l’aide sociale, pire qu’une honte, une injustice!» Et de conclure: «Pour nous l’injustice, elle se combat avec le cœur et avec la conscience, conscience d’être du côté de la justice, conscience de classe et de nous-mêmes! Ainsi nous serons dignes de nos prédécesseurs qui ont eu le courage il y a 100 ans de déclencher une grève générale. Camarades, les travailleurs sont debout! Et ils sont fiers!»

Aline Andrey

Que représente le 1er Mai pour vous?

C.M., assistante en pharmacie

«Le 1er Mai, j’y suis attachée. C’est l’occasion de se rappeler tout ce qui n’est pas encore acquis. Parfois, au quotidien, on oublie que les conditions de travail sont loin d’être correctes pour tous. L’égalité est une revendication importante. Mon métier est très féminin, donc je ne peux pas comparer mon salaire directement. Mais à études et responsabilités équivalentes, je connais beaucoup d’hommes qui gagnent plus que moi. Personnellement, dans ma famille, mon mari et moi travaillons tous les deux à 80%. Ce qui nous permet aussi de partager les tâches à la maison. On a de la chance!»

Jacques Hainard, ancien directeur du Musée d’ethnographie de Neuchâtel

«Anthropologiquement parlant? La fête du 1er Mai n’a peut-être plus la même percussion que par le passé. La contestation dans la rue n’est plus ce qu’elle fut, si l’on se remémore les violences qui se sont déroulées durant Mai 68. La revendication existe toujours, et elle est nécessaire pour lutter contre les mauvais contrats, l’exploitation des travailleurs, l’enrichissement des riches… Mais les manifestations sont maigres. Avec Internet, peut-être que les luttes se font et doivent se faire autrement. Il faudrait peut-être inventer de nouvelles stratégies. On peut vivre avec de la nostalgie, mais cela ne suffit plus.»

Catherine Laubscher, secrétaire régionale d’Unia Neuchâtel

«L’égalité salariale, point barre ou point final, c’est le sujet de l’année! Comme c’est mal parti au niveau parlementaire, il faut vraiment une pression de la base, femmes et hommes. Ce n’est pas qu’une question de nanas! Il faut un mouvement de fond beaucoup plus large que les féministes qui s’engagent depuis des plombes. Le 22 septembre, la grande manifestation à Berne sera essentielle. Aujourd’hui, c’est aussi une précampagne pour l’égalité salariale.»

C.W., président du comité industrie d’Unia région Neuchâtel

«Le 1er Mai, c’est l’occasion pour les travailleurs de se retrouver, d’avoir une réflexion sur ce que c’est que d’être travailleur, sur les relations patrons–ouvriers, sur la classe ouvrière, le mouvement ouvrier. Aujourd’hui, j’ai l’impression que dans les nouvelles entreprises de la région, la graine syndicale ne germe pas. Et dans les industries où le syndicat est fort, je ne sens pas le patronat prêt à partager les fruits de la croissance, malgré l’embellie horlogère qui se dessine.»

 

 

Unis pour l’égalité salariale à la Vallée

rassemblement sous la cantine au Sentier
Près de 180 personnes travaillant dans l’horlogerie, la microtechnique, mais également dans la construction et d’autres branches, se sont rassemblées dans la cantine du Sentier à la Vallée de Joux. © SH

 

«Je gagne 3500 francs brut par mois. En quinze ans, je n’ai été augmentée qu’une fois. Quand on demande une hausse, on nous dit qu’on a été engagée à ce tarif et que c’est comme ça. Si je suis là aujourd’hui, c’est pour l’égalité.» «Moi, je gagne 3700 à 3800 francs brut. C’est au-dessus du minimum, et je suis solidaire de celles qui touchent moins. Mon entreprise est l’une qui paie le plus à la Vallée.» Devant la cantine du Sentier, deux horlogères se confient. Cette année, la question de l’égalité salariale avait été mise à l’ordre du jour de la fête ouvrière de la Vallée de Joux. Près de 180 personnes se sont rassemblées à l’appel du comité horloger et de la section locale d’Unia pour partager le traditionnel repas de midi. Une mobilisation exceptionnelle face aux enjeux en cours: bas salaires dans l’horlogerie, inégalités persistantes, attaques contre les travailleurs du bâtiment.

Ce 1er Mai combier avait aussi une valeur toute particulière, rappelée par Vanessa Monney, secrétaire syndicale du SSP Vaud, oratrice du jour: «C’est ici, à la Vallée de Joux, que tout a commencé. C’est ici que des ouvrières de l’horlogerie en ont eu marre que, neuf ans après l’inscription de l’égalité dans la Constitution, rien n’avait changé. C’est de là qu’en 1990 est partie l’idée d’une grève nationale des femmes, qui a abouti, le 14 juin 1991, à une mobilisation énorme de 500000 personnes sous le slogan “Les femmes bras croisés, le pays perd pied”. Cette grève a marqué l’histoire syndicale et féministe du pays.» Et Vanessa Monney de rappeler que la colère gronde toujours, 27 ans plus tard. Une colère exprimée lors du congrès des femmes de l’Union syndicale suisse en janvier qui a lancé le slogan «Egalité salariale. Point final!». C’est sous un tonnerre d’applaudissements que la syndicaliste a appelé à la manifestation pour l’égalité du 22 septembre à Berne et à aller plus loin «en se mobilisant collectivement pour une grève des femmes massive en 2019». «Les femmes en ont assez, le sexisme et l’inégalité salariales continuent à être le quotidien des femmes en Suisse», a-t-elle ajouté, invitant encore à «briser le tabou des salaires» et à combattre toute hausse de l’âge de la retraite des femmes. «L’inégalité ne touche pas que les femmes, ces messieurs sont aussi concernés, soyez solidaires!» a renchéri Cathy Arnaud, présidente du comité horloger, elle aussi largement applaudie.

Face aux salaires particulièrement bas chez les horlogers de la Vallée, Noé Pelet, responsable de l’industrie à Unia Vaud, a appelé à «prendre ces questions à bras-le-corps», et invité le personnel de l’horlogerie à une première assemblée qui se tiendra le 21 juin pour discuter des moyens d’agir pour obtenir des augmentations (voir aussi l'article Les salaires dans l'horlogerie doivent augmenter). Pietro Carobbio, responsable de la construction à Unia Vaud, a aussi parlé de la nécessaire résistance des maçons face aux revendications patronales de démantèlement de leurs droits, et évoqué la possibilité d’une grève à l’automne. «Cette belle participation au 1er Mai est de bon augure pour l’assemblée horlogère du 21 juin et pour la mobilisation de septembre», a encore salué Camille Golay, secrétaire syndicale d’Unia à la Vallée de Joux.

Sylviane Herranz

C.A., horlogère et présidente du comité horloger du Nord vaudois

«Nous sommes particulièrement nombreux aujourd’hui. Nous avons mobilisé pour la cause des femmes, car l’inégalité salariale est un problème dans l’horlogerie. Les salaires y sont cachés. Les patrons nous disent être transparents. Ils le sont sur beaucoup de choses mais pas sur les salaires. On ne voit jamais de chiffres. Il y a aussi une autre cause à défendre: j’ai 48 ans, et il est exclu que je prenne ma retraite à 65 ans! Nous perdons déjà beaucoup sur nos salaires par rapport aux hommes, c’est scandaleux que la loi et la Constitution ne s’appliquent pas. Et je suis très fière que la première grève des femmes ait été proposée par des horlogères de la Vallée. Je suis fière de notre secteur, nous avons une grande force de mobilisation. L’union fait la force. Soyons solidaires. Ce n’est que comme ça que l’on arrivera à faire bouger les choses!»

SH

 

Mobilisation interjurassienne à Reconvilier

cotège reconvilier banderole second oeuvre
© Pierre Noverraz

 

Près de 200 personnes ont participé à la Fête du travail interjurassienne à Reconvilier. Le cortège a observé une halte devant l'usine Boillat – aujourd'hui Baoshida – où se déroula il y a quelques années deux grèves qui marquèrent l'histoire du mouvement ouvrier suisse. «C'est ici, face à ce symbole de la mobilisation et de la fierté du monde ouvrier que je vous appelle à revenir à des positions syndicales fermes et même à la désobéissance», a plaidé Jean-François Donzé, secrétaire syndical Syndicom. A la halle des fêtes, ce sont deux femmes qui se sont partagé la tribune: la députée jurassienne Mélanie Brulhart-Nusbaumer, dont le plaidoyer portait sur une réelle concrétisation de l'égalité salariale, et une infirmière qui a dénoncé avec courage la dégradation des conditions de travail dans le secteur de la santé, en particulier dans les soins à domicile et les EMS.

PN

 

 

Manif survoltée à Lausanne

cortège à lausanne avec banderolle grève féministe
Les femmes en premières lignes © Mathieu Berger

 

A Lausanne, quelque 1500 personnes ont défilé en fin d’après-midi au départ de la gare. Derrière la banderole de tête exigeant le partage des richesses entre les 99% des salariés trimant pour les produire, les femmes étaient à l’honneur avec un tronçon revendicatif pour une grève féministe. Suivaient des électros sous tension. Sur le parcours, ils ont estampillé de calicots quelques entreprises temporaires, leur offrant au passage quelques salves verbales telles que: «Electros pas payés, on va tout faire disjoncter». Survoltés, ils rappelaient aussi leurs revendications et celles de leurs collègues de l’artisanat et du gros œuvre, présents en nombre également, pour des salaires dignes, contre la précarité et le travail temporaire. Ce 1er Mai revendicatif s’est poursuivi sur la place de la Riponne où de nombreux représentants syndicaux et politiques ont fustigé la violence patronale, les salaires de misère y compris à l’Etat, les coupes budgétaires contre les plus faibles, et appelé à un monde plus juste et solidaire.

SH

action des électros près d'une entreprise intérimaire
Des électros remontés... © François Graf