«Une lente descente aux enfers»

A la suite de l’affaire Corela, Nassim* dénonce la toute-puissance des assurances après avoir subi un accident de travail il y a deux ans et alors qu’il attend depuis de longs mois des réponses à ses recours

L’affaire du centre d’expertise Corela, remis à l’ordre par le Tribunal fédéral pour de graves manquements (voir nos dernières éditions), a permis à des victimes potentielles de s’exprimer et de lever le voile sur leur vécu d’assurés à qui des prestations ont été refusées sur la base d’expertises faussées ou peu fiables. Nassim, monteur en chauffage, a lui aussi été «expertisé» par la clinique Corela. Mais les premières décisions le concernant ne reposent pas sur l’expertise de cette clinique, réalisée bien après son accident de travail. Il profite néanmoins de cette affaire pour témoigner de sa lente «descente aux enfers» et dénoncer la toute-puissance des assureurs.

C’est en avril 2016, six ans après son arrivée en Suisse, que Nassim a été accidenté. «Je travaillais sur un chantier près d’Yverdon. J’avais rentré une première cuve dans la chaufferie. Pendant que j’étais sorti en chercher une autre, le chef de chantier a ouvert une trappe, y a pris une pompe, puis est parti sans remettre la plaque. Lorsque je suis revenu avec ma cuve, ma jambe droite est passée dans le trou béant. Des collègues m’ont aidé à me relever. Par chance, je n’avais pas de blessure ouverte. Malgré la douleur, j’ai continué à travailler. Mais plus j’avançais, plus j’avais mal à l’aine. A la fin de la semaine, je n’arrivais plus à prendre un outil. Je suis allé chez le médecin.» Ce dernier lui prescrit des antidouleur et lui dit de revenir une semaine plus tard si elles persistent. Ce qu’il fait. Le médecin le met à l’arrêt. Nassim effectue une IRM qui montre une déchirure d’un muscle près de la hanche, d’un disque et diverses lésions. Il se soigne aux antidouleur et aux anti-inflammatoires. Cinq mois plus tard, il n’a toujours pas vu de spécialiste.

Suva: décision abrupte

Jusque-là, la Suva prend en charge les soins médicaux. Un chirurgien du dos de l’hôpital de Fribourg, canton où vit Nassim, conclura à une chute bénigne. Il lui propose toutefois d’effectuer un examen de l’aine, suspectant une hernie inguinale. Mais considère que le chauffagiste pourra reprendre le travail à 50% dès janvier 2017. «Je n’arrivais toujours pas à bouger», souligne Nassim, qui consulte un rhumatologue pour effectuer d’autres examens. Le 25 janvier 2017, ce dernier lui conseille une rééducation intensive à la Clinique de réadaptation à Sion. «J’ai téléphoné à la Suva pour l’informer. Le lendemain de mon appel, je recevais une décision me disant que les troubles subsistants ne sont plus dus à l’accident. Je n’avais même pas eu le temps d’envoyer le rapport du rhumatologue!» Soutenu par sa protection juridique, Nassim a recouru contre cette décision. Il attend toujours une réponse…

Le travailleur se tourne alors vers l’assurance perte de gain maladie (APG) liée à son emploi. Un emploi qu’il perdra en janvier 2017, son patron l’ayant licencié. «On nous prend, on nous vire, alors que je n’avais jamais manqué le travail auparavant.» Allianz l’informe avoir résilié le contrat avec son employeur pour le 31 décembre 2016, ce dernier ayant eu trop de «sinistres». Le courtier en charge du dossier de l’employeur lui dit de s’inscrire au Groupe mutuel, qui prend le relais de l’APG de l’employeur. En avril 2017, le Groupe mutuel l’envoie chez un expert de Corela. «J’ai hurlé quand il m’a touché à l’aine. Mais il m’a dit que tout allait bien, qu’il savait ce que j’avais: des douleurs fantômes, comme lorsqu’on perd une main ou une jambe. Et que je pouvais reprendre le boulot…»

Depuis, le Groupe mutuel ne lui verse plus d’indemnités. Il quitte son appartement, loge chez des amis, ramène sa fille en France. En septembre 2017, il entame une première grève de la faim pour alerter les assurances de sa situation. Il sera reçu par une juge de paix, alors que des nouvelles arrivent de son assureur. En octobre, le médecin-conseil du Groupe mutuel l’informe que son dossier avait été revu, que son cas était dû à son accident et non à une maladie. «J’ai touché les indemnités et les arriérés, puis plus rien dès décembre…»

Grève de la faim

Les décisions, tant de la Suva que du Groupe mutuel, ont été contestées. Mais les réponses tardent. Sans argent, Nassim ne veut pas aller «quémander» l’aide sociale: «C’est une dette sur la tête de nos enfants. J’ai dû le faire plusieurs mois, pour me dépanner, mais je ne veux pas mendier. Pour moi, c’est me mettre plus bas que terre. Tout ce que je veux, c’est me soigner et pouvoir travailler», relève-t-il, révolté aussi parce qu’il n’a jamais vu le médecin conseil de la Suva ni celui du Groupe mutuel, malgré des courriers de ses médecins traitants demandant qu’il soit convoqué.

Le 12 mars dernier, Nassim a débuté une nouvelle grève de la faim, dans le village français où vivent ses parents. Prêt à aller jusqu’au bout, il l’a néanmoins cessée après une semaine, préservant ses forces pour sa fille de 8 ans. «Je voulais à nouveau alerter les assurances, pour qu’elles se manifestent, fassent quelque chose, souligne cet homme de 54 ans. Je demande juste de pouvoir commencer une reconversion. Car, dans mon état, je ne peux pas reprendre mon métier de monteur, je ne peux toujours pas me pencher en avant. Un nerf a été touché et les douleurs sont toujours là. Mon métier, c’est ma passion, et il existe des activités proches.»

«Les assurances ont trop de pouvoir. Elles font traîner les choses. J’attends depuis une année, mais il y a des gens qui attendent depuis huit ans», souligne Nassim qui a aussi pris contact avec la Cour européenne des droits de l’homme et qui s’apprête à ouvrir un blog et une page Facebook pour parler de sa situation. «Je souhaite dénoncer la maltraitance que je subis, et prévenir les salariés des abus, des dangers, pour qu’ils se protègent!»

 

* Prénom d’emprunt

Rappelons qu’Unia appelle tous ses membres qui se sentiraient concernés par une mauvaise décision basée sur une expertise de Corela à s’adresser au plus vite, et avant fin avril, à une permanence syndicale pour se renseigner sur les éventuelles démarches à entreprendre.