Variation de luttes sur grand écran

En guerre

Le passage dans des festivals tels que Cannes ou Berlin, comme pour les quatre films présentés ici, donne à ces œuvres une grande visibilité, nécessaire pour toucher un large public. A découvrir en particulier, En guerre, un film important sur la lutte syndicale contre une délocalisation, à l’heure où Nestlé vient d’annoncer la liquidation de 580 postes en Suisse…

Everybody KnowsEverybody Knows d’Asghar Farhadi – Espagne – France – Italie

Cannes est chaque année le festival de cinéma qui a le plus grand retentissement mondial. Un film qui participe à la compétition, si tant est qu’il n’en sorte pas massacré, bénéficie ainsi d’un imposant lancement. Il arrive même que sa sortie dans quelques pays coïncide avec le jour même de son apparition à Cannes. Ce fut le cas en 2018 pour Everybody Knows d’Asghar Farhadi qui a profité de cette rampe de lancement promotionnelle. Mais de nombreux films attendront des mois et parfois des années pour apparaître sur grand écran, puis gratuitement sur le petit.

Assez étonnante, la carrière d’Asghar Farhadi, cinéaste iranien qui a contribué à faire connaître par le cinéma son pays, l’Iran (Une séparation en 2011; Le client en 2016). Mais le cinéaste est parfaitement à l’aise quand il raconte l’histoire du voyage à Paris d’un Iranien voulant divorcer (Le passéen 2013) ou qu’il s’imprègne de l’Espagne dans une localité de province avec Everybody Knows (Tout le monde sait). 

Irène, fille de Laura, disparaît à la fin d’une fête. A peine a-t-on pu faire sa connaissance lors de la visite du clocher d’une église. Laura (Penélope Cruz) et Paco (Javier Bardem), amis d’enfance et anciens amants, se retrouvent quinze ans plus tard pour participer à la recherche de la disparue. Autour d’eux, de manière plus ou moins plausible, chacun pourrait être coupable, ou à tout le moins, aurait des raisons de l’être. Le passé pèse forcément sur le présent. Fugue, plaisanterie, enlèvement assorti de menaces, exigence d’une rançon (encore faut-il parvenir à la réunir)? Tout est plausible. Ces coupures de presse sont-elles vraiment importantes? Ces souliers crottés sont-ils porteurs d’un indice essentiel? Le spectateur est troublé par ces questions puisque toutes les réponses, les unes après les autres, sont partiellement fausses.

Ce film, porté par deux magnifiques acteurs, est finement, remarquablement, efficacement bien troussé… 

 

L'homme qui tua Don QuichotteL’homme qui tua Don Quichotte de Terry Gilliam – Espagne

L’ingénieux hidalgo don Quichotte de la Manche de Miguel de Cervantès, paru en 1605 et complété en 1615? Trop lointaines lectures pour s’y référer! Le film de Gilliam aura mis vingt ans à se réaliser, après une sorte de catastrophe en 2000, suivie de plusieurs projets abandonnés: voici aujourd’hui 132 minutes difficiles à analyser. Un film plein d’imagination, de couleurs, de fêtes, de mises en scène, de délires; impossible à raconter. Tant mieux, il faut trouver autre chose! Voici juste quelques remarques…

  • Si l’écrivain se permet de rédiger en deux fois son texte, le cinéaste l’«imite» en insérant dans sa version de 2018 des éléments qui font référence à celle de 2000, perturbée par un financement difficile, par le son du passage d’un avion à réaction ou par une tempête transformant un paysage en champ de boue!
  • Don Quichotte s’approche d’un géant qui le domine de sa taille et de ses rondeurs. Au plan suivant, il semble nettement plus petit. Et le voici dans la main du géant, minuscule, sans qu’il ait changé de taille, le géant non plus. La dimension est notion bien relative!
  • Don Quichotte se bat contre des moulins à vent, certes, mais aussi contre des éoliennes. 
  • Un troupeau de brebis devient l’image du combat entre deux armées, sans expliquer pourquoi l’une est musulmane.
  • Au milieu d’un public qui assiste à un spectacle donné par don Quichotte et Sancho Pança, considérés comme deux bouffons, apparaît un général en uniforme faisant penser à Franco. 
  • Dulcinée, en robe blanche, au sommet d’un bûcher composé de centaines de chaises, ressemble à Jeanne d’Arc.

Et ceci enfin, emprunté à Wikipédia qui évoque le début du roman de Cervantes: «En arrivant dans une auberge qu'il prend pour un château et en rencontrant l'aubergiste, qu'il prend pour le châtelain, et des prostituées, qu'il prend pour des dames semblables à celles du monde des livres de chevalerie, il (Don Quichotte) décide de faire là une “veillée d'armes” et convainc l'aubergiste de lui donner l'adoubement.»

En conclusion, voici un très grand film bizarre et insolite… Mais qui donc est l’homme qui a tué Don Quichotte?

 

Comme nos parentsComme nos parents de Laís Bodanzky – Brésil

Une forte promotion préalable et coûteuse permet d’attirer rapidement devant un film un public nombreux comme le font chez nous les pays cinématographiquement forts, USA largement en tête, suivis par la France. Il n’y a que de rares exceptions venues d’ailleurs. Un succès public peut aussi se produire quand se met à fonctionner l’efficace promotion du bouche à oreilleAprès? Le geste d’offrir des billets aux lecteurs existe parfois aussi…

Le cinéma brésilien, comme beaucoup d’autres en Suisse, est marqué par l’arrivée d’un film de temps en temps. Comme nos parents doit probablement sa venue à une forte présence du cinéma brésilien au festival de Berlin 2017. C’est le mérite de nombreux festivals d’attirer l’attention sur des films qui, sans eux, resteraient ignorés du «marché» traditionnel. Ces films, même discrètement, ont le mérite de rappeler que le septième art reste parfois un œil ouvert sur le monde. 

Rosa est une mère de famille dans la quarantaine, mariée, deux enfants, avec un mari qui lui laisse porter un peu seule la responsabilité du ménage, y compris par l’apport de moyens financiers. Elle qui voudrait être dramaturge écrit des textes publicitaires! Elle est souvent en contact direct avec sa mère qui, un beau jour, tout au début du film, lui apprend que son père n’est pas son vrai père. Pas facile à entendre, ni à accepter! Elle cherche à en savoir davantage sur ce père biologique. Mais cette révélation subite et foncièrement inattendue va profondément perturber Rosa.

On aura, ces derniers mois, beaucoup évoqué le cinéma dominé par les hommes où les femmes ne trouvent qu’une place restreinte. Comme nos parents est signé par une femme qui traite avec sensibilité de problèmes qui se posent entre femmes.

Mais la vie quotidienne d’un couple de la bourgeoisie moyenne d’une grande ville du Brésil doit continuer de se dérouler normalement: il faut que les enfants se réveillent le matin, mangent avant de se rendre à l’école dans la voiture familiale. Rosa doit pouvoir parler de ce qui l’accable même si son mari n’est alors pas son meilleur interlocuteur.

La mise en scène conduit le spectateur à éprouver une réelle sympathie pour le personnage central, caméra proche de son visage. Ce film permet-il d’en apprendre beaucoup sur le Brésil? Pas tellement. Ce sera par la langue que passent les choses, pour autant qu’il s’agisse d’une version sous-titrée. On y observe tout de même des éléments de la vie d’un pays en phase de croissance.

Rosa cherche à maîtriser une réelle blessure, sans aide masculine. Son comportement prend le dessus sur l’action. On va donc progresser en séquences entre duos, faites de mots. Entre ces échanges au ton retenu, d’autres séquences plus contemplatives. Des vagues douces et nocturnes en bord de mer glissant sur une plage de sable finissent par émouvoir par un mouvement élégant presque triste qui complète la recherche exprimée par des mots.  

 

En guerreEn guerre de Stéphane Brizé – France

Dans La loi du marché (2015), Stéphane Brizé suivait Thierry, quinquagénaire trouvant un poste de travail comme agent de sécurité dans un supermarché après quinze mois de chômage. On retrouve le même cinéaste et le même acteur, Vincent Lindon dans le rôle de Laurent Amedeo, leader syndicaliste de la CGT. Ce dernier entre véritablement en guerre contre la multinationale Perrin Industrie, d’origine allemande, qui veut fermer sa filiale d’Agen, pourtant rentable, laissant tomber un accord récent garantissant l’existence de l’entreprise pour au moins les cinq prochaines années. Plus de travail pour mille cent personnes dans une région déjà peu industrialisée!

Il n’y a qu’un seul acteur professionnel parmi les «personnages» tous «joués» par des «amateurs» occupant dans leur vie réelle des emplois proches de ceux qu’ils incarnent dans le film. Rien ne permet dans un premier temps de se rendre compte de cette coexistence amateurs-professionnel, tant est bien assurée la direction d’acteurs. 

La construction du film, avec des séquences informant sur les affrontements provoqués par la grève comme s’il s’agissait de courts reportages de deux minutes insérés dans un journal télévisé, renforce la «plausibilité» des conflits qui deviennent de plus en plus tendus.

Suivre chronologiquement une grève permet d’évoquer les moments de fraternité, mais aussi les rivalités entre les deux syndicats se trouvant dans l’entreprise (CGT et FO). On y aborde la présence de non-grévistes, les difficultés de la survie quotidienne. On suit le comportement de l’Etat qui affirme appuyer les grévistes mais ne le fait qu’avec une bien grande prudence. La direction lointaine installée en Allemagne de Perrin Industrie s’efforce d’éviter tout dialogue direct avec les grévistes de sa filiale. On finit aussi par saisir assez bien les mécanismes du fonctionnement capitaliste d’une multinationale. L’usine d’Agen dégage des bénéfices, avec des pourcentages considérés comme insuffisants!

Sa fermeture permettrait sa délocalisation vers une région d’«accueil» où la charge salariale est nettement plus légère. Donc son rendement sera beaucoup plus élevé. Tout est ainsi mis au bénéfice des actionnaires, absents du film, comme s’il était impossible de les faire exister. Ce capitalisme «moderne» se sert d’eux en se gardant bien de donner une vie réelle à leur abstraction sans visage.

Vers la fin du film, Laurent s’immole par le feu: geste inattendu, brutal! Il m’est alors revenu en mémoire une remarque d’un ancien gréviste qui prend la parole dans Un mois de grève au pays de la paix du travail* et évoque le suicide d’un ancien collègue…

* Film de Véronique Rotelli sur la grève de Dubied de 1976, sorti l’année dernière.