Voici l’homme pire que le loup pour l’homme

Décidément, la pandémie coronavirale aura fourni de quoi distinguer plus nettement la scène où les sociétés humaines se déploient. Le phénomène le plus frappant qui résulte de cet éclairage, ces derniers jours, est sans doute la manière dont la guerre civile s’installe au cœur de quelques lieux pourtant réputés démocratiques. Non déclarée comme telle, cette guerre, mais bien réelle et bien mortelle.

Prenez l’Etat brésilien dont le président Bolsonaro jouit de laisser le virus massacrer ses compatriotes par dizaines de milliers, impose à ses Gouverneurs de résigner leurs mesures prises en matière de protection sanitaire, contraint son Ministère de la Santé à cesser la publication des données statistiques pouvant indiquer l’évolution du mal sur le territoire national, et moque ceux qui voient en celui-ci davantage qu’une poussée de grippe ordinaire.

Mépris de la vie, donc, et mise à mort organisée des plus démunis et des plus inaptes à s’imprégner des principes de prudence en face de la pandémie, et de les respecter. Déjà rendu criminel par son choix de massacrer les populations dites primitives de son pays, par le biais d’une déforestation furieuse en cette Amazonie qu’elles habitent, le catholique évangélique au pouvoir à Brasilia fortifie là son statut coupable d’un degré supplémentaire. En toute arrogance et sérénité, et bien sûr en toute impunité.

Trump, aux Etats-Unis, fait presque pire. Du mépris des humbles et notamment de ses concitoyens noirs durant la pandémie coronavirale, il passe depuis quelques jours au mépris de la vie, comme à celui de toute notion de responsabilité, quand il est incarné par les forces de l’ordre au détriment des mêmes Noirs. Je pense bien sûr, en l’occurrence, au drame désormais emblématique de George Floyd volontairement assassiné par un policier en présence de trois complices restés passifs.

Pour Bolsonaro comme pour Trump, l’enjeu s’inscrit évidemment sur les plans de la finance et de l’économie, pensées l’une et l’autre comme le moyen d’asseoir et de conforter le pouvoir d’une minorité nationale insolemment riche et possédante – et dûment réélectrice des deux intéressés. D’où le scandale rhétorique et moral consistant pour le coucou de la Maison-Blanche à faire dire la semaine dernière à George Floyd, de façon forcément posthume, qu’il serait fier de connaître les derniers chiffres (en baisse inattendue) du chômage en son pays qu’il a malheureusement dû quitter…

La bataille de l’humain contre l’humain fait donc rage à des niveaux de décontraction rarement atteints jusqu’ici, de même qu’à des échelles inédites sur le plan de l’ampleur démographique. Et ce n’est peut-être qu’un début, mais ce n’est pas une première: l’univers du travail, mot dont je rappelle qu’il est issu du latin populaire tripaliare signifiant littéralement «torturer avec le trepalium» (un instrument de torture utilisé pour écarteler les condamnés), connaît ce phénomène depuis belle lurette.

Depuis le fond des âges, même, sans doute, de manière patente ou subreptice, dans la mesure où la distribution de ce travail semble immanquablement structurée selon des schémas confrontant des catégories d’individus détenant un pouvoir quelconque, allant de la finance à la politique, à d’autres catégories d’individus souvent plongés dans l’invisibilité par leur statut de clandestins, de sans-papiers, de femmes ou d’enfants.

Telle est peut-être une fatalité que les observateurs formulent d’ailleurs en reprenant souvent la phrase de Plaute qui marque sa pièce Asinaria (La Comédie des Ânes) datant du IIIe siècle avant J.-C. (!): «Homo homini lupus», qui veut dire «L’homme est un loup pour l’homme». A peine pourrions-nous débattre aujourd’hui de la référence faite par ce dramaturge au loup, dont toutes les recherches scientifiques récentes démontrent qu’il est infiniment moins ennemi de sa propre espèce que nous le sommes au sein de la nôtre…

Avec Trump et Bolsonaro, nous reculerions ainsi ouvertement, aux niveaux les plus élevés du contexte international, vers l’«état primitif» que le philosophe anglais Thomas Hobbes décrivit au XVIe siècle comme une situation de «guerre de tous contre tous» marquée par la brutalité de leurs relations. Après l’industrialisation du génocide par les nazis, donc, voici l’officialisation massive des principes instituant notre autodestruction calibrée pour la survie prospère de quelques-uns: beau processus.