La révolte gronde chez les bouchers Bell
Deux poids, deux mesures pour Coop qui laisse tomber ses bouchers

Les bouchers de Bell à Vernier-Satigny sont remontés, ils refusent d'être plumés jusqu'à l'os! Nombre d'entre eux ont des années d'ancienneté, à la Coop d'abord, puis chez Bell lorsque Coop a repris cette société, il y a 10 ans. Leur centre de production est situé dans les immenses locaux de la centrale de distribution Coop à Vernier. Mais alors que les employés de Coop, dont les activités sont déplacées cette année à Aclens en terre vaudoise, ont obtenu des compensations pour leur déplacement, les employés de Bell, 40 bouchers et 25 employés et employées pour l'emballage et la manutention, n'ont que les yeux pour pleurer.
«C'est le règne de l'arbitraire, c'est manichéen», s'insurge Ana-Bel Martinez, secrétaire syndicale d'Unia Genève qui a réuni les bouchers Bell en assemblée le 19 août dernier. «Coop s'engage en faveur de la responsabilité sociale, mais elle est incapable de traiter sur un pied d'égalité les employés de ses filiales! Dès 2002, les gens de Coop ont su que leur site allait fermer; des mesures d'accompagnement ont été négociées avec Unia et s'appliquent depuis le début de cette année. Ils ont par exemple droit à une aide de 5000 francs pour le déménagement, aux frais d'essence payés pendant deux ans, à une préretraite de 10% plus élevée que celle proposée chez Bell ou encore à des indemnités pour les départs volontaires. Les employés de Bell n'ont droit à rien alors qu'ils font partie du même groupe. Ils n'ont appris qu'en avril que leur activité allait être déplacée à Cheseaux près de Lausanne d'ici la fin de 2007. Aucune consultation n'a été effectuée. Bell se cache derrière le fait qu'ils disent assurer du travail pour tous à Cheseaux. Mais le 95% du personnel, composé de nombreux frontaliers, refuse d'y aller.»

Hémorragie de personnel
Depuis ce printemps, c'est l'hémorragie au sein du personnel. De 85 personnes en avril, ils ne sont plus que 65. Les plus jeunes partent dès qu'ils trouvent du travail et ceux qui restent, les anciens, font face à des conditions de travail qui empirent chaque jour. Heures supplémentaires, surcharge suscitant des arrêts maladie, pressions, menaces pour les personnes qui refusent de changer leur horaire du jour au lendemain, la situation est intenable. L'entreprise engage aujourd'hui des intérimaires, des tâcherons qu'elle paie au prix d'or. Mais refuse de donner ne serait-ce qu'un centime à ses employés... Pire, elle pénalise aujourd'hui ceux qui retrouvent du travail. En avril, elle leur disait qu'ils pouvaient quitter l'entreprise la semaine suivante s'ils trouvaient un emploi. Un boucher qui vient de partir s'est vu retirer 25% de son salaire parce qu'il n'avait pas donné son mois de congé...

Egalité de traitement!
«Les travailleurs se sont fait avoir lorsqu'ils sont passés de Coop chez Bell. La CCT Coop s'est améliorée alors que celle de Bell s'est détériorée, avec par exemple la semaine de travail qui est passée de 41 à 43 heures. Les bouchers ne veulent pas se faire rouler une seconde fois», poursuit la syndicaliste. Après l'assemblée, plusieurs courriers ont été envoyés à la direction. «Nous n'avons pas reçu de réponse. Le seul contact que nous avons eu, c'est avec un représentant de l'Association suisse du personnel de la boucherie, l'ASPB.» Cette association, signataire de la CCT Bell, n'a aucun membre à Vernier. Le personnel doit rencontrer cette semaine un délégué de cette association, un cadre de Cheseaux, que personne ne connaît à Vernier...
Les travailleurs exigent d'être consultés et mis sur pied d'égalité avec leurs collègues de la Coop. Ils demandent des mesures d'accompagnement substantielles et la création d'une commission du personnel composée des employés et du syndicat pour négocier ces mesures et surveiller leur application. Sans nouvelles de la direction, travailleurs et syndicat sont déterminés à agir de manière plus musclée. «Il faudra bien qu'ils nous écoutent», note Ana-Bel Martinez.

Sylviane Herranz


Jetés comme des malpropres après avoir tout donné...
Deux bouchers de Bell à Vernier témoignent

A 59 ans, Denis Bellossat souhaite prendre sa retraite anticipée. Après 30 ans passés chez Coop, puis 10 ans chez Bell, il se voit mal retourner travailler dans un magasin, à la vente. Ce syndiqué de longue date de la FCTA - signataire auparavant de la CCT Bell, renégociée l'année dernière en catimini avec la seule ASPB - est estomaqué. On lui propose une préretraite à 53% du salaire alors que les employés Coop touchent 60%. «Quand Bell nous a repris, explique-t-il, nous avions les mêmes conditions de salaire, puis les heures de travail ont été augmentées et maintenant nous n'avons pas les mêmes conditions de départ. J'ai pourtant une bonne caisse de pension, la CAP, celle de la Coop... On sent très bien qu'ils ne respectent plus le code de la route. Ils nous demandent toujours plus, mais eux nous donnent le moins possible. L'ambiance se dégrade. Si les départs continuent, ce n'est pas en décembre 2007 que le site fermera mais au printemps! S'il faut en arriver à manifester un bon coup, comme chez Del Maître, il faudra le faire, nous n'avons plus grand-chose à perdre.»
Son collègue Pierre Bossus, bientôt 50 ans, compte 29 ans d'ancienneté: 19 chez Coop et 10 chez Bell. Ayant eu connaissance du «projet d'Aclens», soit les mesures négociées pour les collaborateurs Coop, il les photocopie et les distribue à tous ses collègues. Il prend contact avec Unia et y adhère. Face à la dégradation des conditions de travail, lui et ses collègues contactent un inspecteur du travail de l'OCIRT. «Il m'a dit qu'il avait l'expérience de ce genre de situation et que le seul et unique but de l'entreprise était de nous faire partir de dégoût», s'indigne-t-il. Il évoque la situation dans laquelle se trouvent la plupart des employés: un mélange d'ignorance et de peur, et s'engage patiemment à expliquer à chacun d'eux ce dont bénéficient les employés Coop alors qu'eux n'ont droit à rien, cela malgré les faramineux bénéfices affichés mi-août par Bell. «Pour nous, Coop c'est une vie, les gens se sentent déshérités», souligne-t-il.
Si la retraite anticipée n'est pas à l'ordre du jour pour lui, il a fait le calcul. Avec 53% du salaire au lieu de 60%, c'est 25000 francs que les préretraités vont perdre jusqu'à 65 ans. Quant aux emplois proposés à Cheseaux, il n'est pas dupe. L'un de ses collègues y est allé et est rentré les mains vides. Un autre avait postulé pour s'y rendre début 2007. Il avait trouvé un logement, un petit emploi pour sa femme. «Il a dû tout décommander... Ils lui ont dit qu'il était exclu qu'il parte à ce moment-là, que c'était à eux de décider quand il pourrait le faire. C'est un comble!» Pierre Bossus est aussi prêt à durcir le mouvement si rien ne bouge. «De toute façon, on risque quoi? Ce n'est pas en 2007 que nous avons besoin de garanties, c'est maintenant!»

SH

 

Edition n° 36 du 6 septembre 2006

 
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