Das Fraülein de Andrea Staka

Le cinéma suisse, mais oui, se porte bien et attire un public qui grossit, comme si l'équipe nationale de football ou Roger Federer devenaient des aimants pour d'autres produits nationaux. Il a même le mérite d'osciller entre déceptions et satisfactions, preuve d'une vitalité où les secondes surpassent les premières. Au chapitre des déceptions, Au milieu de la nuit et Mon frère se marie. A celui des satisfactions, deux documents, Que vive Maurice Demierre de Stéphane Goël, la belle évocation d'un coopérant en agriculture d'origine fribourgeoise, assassiné au Nicaragua en 1986 et La liste de Carla de Marcel Schüpbach sur lequel nous aurons l'occasion de revenir. Et parmi les satisfactions, deux grands films, tout simplement: Comme un voleur (à l'est) de Lionel Baier, le plus inventif des jeunes réalisateurs romands en fiction, avec une idée par plan, et le Léopard d'Or de Locarno 2006, Das Fräulein d'Andrea Staka, prix mérité.

La réalisatrice est née à Lucerne en 1973, père croate et mère bosniaque. Elle dit avoir mis un peu d'elle dans chacune de trois femmes, personnages de fiction au centre du film. Mila, 60 ans, est arrivée en Suisse dans les années 70. Son mari possède en Croatie une maison inachevée. Ljubica Jovic, qui interprète Mila, née en Bosnie-Herzégovine, a beaucoup travaillé en Croatie. Ana, 22 ans, bosniaque, vient de quitter Sarajevo, marquée par la guerre qui empêche celles de sa génération de vivre normalement. Elle arrive à Zurich en stop. L'actrice Marija Skaricic est croate. Mila et Ana sont les employées de Ruza, qui dirige fermement un restaurant d'entreprise. Serbe, elle s'est éloignée de ses origines dès son arrivée en Suisse aussi durant les années 70. L'actrice Mirjana Karanovic, plusieurs fois présente chez Kusturica, s'est aussi trouvée en d'autres films mère albanaise ou femme bosniaque hantée par ce que des soldats serbes lui ont fait subir. D'origine serbe, elle militait pourtant contre Milosevic. Pour elle, «les frontières que la guerre a créées ne sont rien. Il n'y a qu'un peuple yougoslave». (Télérama, 16.09.06)*

A des degrés différents, ces trois femmes sont tenaillées entre leur identité yougoslave et celle des pays resurgis des affrontements et des guerres, ici la Serbie, la Croatie et la Bosnie. Regrettent-elles que la Yougoslavie n'existe plus? Ont-elles admis leur appartenance à une ancienne communauté nationale? De plus, elles possèdent en commun leur statut d'émigrée en Suisse, en l'occurrence à Zurich où les trams font un bruit particulier. Elles ont des raisons personnelles, collectives, sociales, politiques et humaines d'être bousculées par la vie. Elles vont apprendre à se connaître, à s'apprécier quitte à s'affronter - surtout Ruza et Ana. Leur environnement, qu'il soit suisse ou slave, ne facilite pas toujours ces démarches.

Les langues parlées dans le film sont d'origine slave, proches les unes des autres ou l'allemand, un hoch Deutsch peut-être plus facile à apprendre que le patois; à moins que ce ne soit là une condition à respecter à l'égard des partenaires financiers d'Allemagne.

Das Fräulein est un film classique remarquablement maîtrisé, bien interprété, qui porte sur ses personnages un regard d'estime, de complicité et de respect.

Freddy Landry

 

Edition n° 39 du 27 septembre 2006

 
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