Un artiste engagé
Nicolas Malrof: dernière intervention en date, un attentat fictif sur la Ciba à Monthey

Que signifierait la fin de la Ciba pour la ville de Monthey? Voilà la question qui a inspiré la performance de l'artiste veveysan Nicolas Malrof, invité le 9 septembre dernier au centre culturel le Garenne à Monthey. Imaginant un attentat sur l'industrie montheysanne, l'homme a donné corps à son hypothèse par le biais de textes et d'une vidéo. Huit autres artistes ont pris part à la démarche, appelés à illustrer, sur le vif, un aspect de la thématique. Un sujet tabou à Monthey, la chimie étant indissociable de l'histoire de la ville et générant, depuis plus d'un siècle, des centaines et des centaines d'emplois.

Un géant nourricier...
«Déjà enfant, je me souviens de la manière dont on parlait de la Ciba. Avec déférence. Comme d'un géant sacré qui nourrissait les familles.» Elève à Saint-Maurice, Nicolas Malrof se rappelle de l'aura dont bénéficie l'employeur à cette époque. Les parents de bon nombre de ses camarades travaillent sur le site. Inestimable source de revenus, la Ciba représente alors une aubaine extraordinaire pour toute une population. Si, au fil du temps, l'usine révèle un visage moins avenant en raison de son impact sur l'environnement et des risques de cancer qui menacent certains ouvriers, si les fusions et les nouvelles stratégies de l'entreprise se soldent par des réductions de personnel, rares sont les habitants qui osent toutefois remettre en question l'apport de cette industrie sur la région. Ni critiquer sa politique. Et surtout, personne n'envisage ouvertement sa disparition. De quoi titiller la fibre sensible de Nicolas Malrof qui n'a de cesse d'intégrer à sa démarche artistique, dans un jeu de miroirs sans concession, les défis et interrogations de notre société.

... aux pieds d'argile?
Organisant son travail sur l'hypothèse d'un démantèlement de la Ciba, Nicolas Malrof commence par mener l'enquête. L'avantage que lui confère son statut d'artiste lui permet d'interroger sans détour différents acteurs des mondes socio-économique et politique. Il leur demande de quelle manière Monthey pourrait gérer la perte de la Ciba, quelles seraient les capacités de deuil d'une agglomération «nourrie par une seule construction». Au fil de ses rencontres, Nicolas Malrof dresse un «état psychiatrique» des lieux, relevant les tensions qui entourent son postulat de base, le «silence obligé précédant une certaine mort». Son approche résonne comme une mise en garde. Au-delà de la valeur des créations qu'elle génère, elle a le mérite de questionner. Des interrogations qui jalonnent l'œuvre de Nicolas Malrof.

«Tout me touche»
Né en 1971, l'homme, qui a suivi les Beaux-Arts à Sierre, a toujours ressenti le besoin d'ancrer son travail dans la réalité. Qu'elle soit belle ou laide. Attractive ou dérangeante. Posant un regard aiguisé sur le monde, l'artiste utilise ses créations (vidéos, gravures, textes, etc.) comme un révélateur où la réflexion sur lui-même, sur l'humain, occupe toujours le devant de la scène, prenant le pas sur les attentes esthétiques d'un certain public. «Est-ce juste ou non? Je l'ignore. Je me suis réveillé avec une autre fonction que celle d'une personne remplissant une mission uniquement artistique. Ma démarche me pousse à intervenir.» D'une sensibilité exacerbée jusqu'à le rendre parfois malade, Nicolas Malrof se fait le réceptacle, la main, l'œil, la plume... d'une palette d'émotions empruntées à tous les milieux, tous les ressentis, du moment où ils entrent en résonance avec sa perception, dès lors qu'ils bousculent et suscitent des questions. «Par la présente, je dirais que je n'appartiens plus à l'art. J'appartiens à la vie. Tout me touche.» Plus que des mots sur les lèvres de cet homme tourmenté, méfiant à l'égard du beau qui cache ou qui ment... même s'il peut aussi se révéler magnifique.

Dans un rôle de garde-fou
Réfutant l'étiquette de provocateur, préférant le terme «d'intervention» à celui de «performance», l'artiste précise que son travail ne poursuit d'autres buts que d'ériger des garde-fous, de poser des questions. Que ce soit, par exemple, à travers la création des «Jardins Voltaire» conçus par l'artiste en opposition à l'abattage d'arbres dans sa ville ou par des démonstrations plus musclées, à l'image de l'amputation d'un bout de l'hôtel de ville de Vevey. Une «attaque» associée à un changement de législature et visant à interroger le politique sur ses relations à l'art, la culture, la solidarité. Pour la petite histoire notons qu'à cette occasion, l'artiste n'avait retiré que «sa part» du bâtiment, calculée proportionnellement en fonction de son volume et de sa contribution en tant que citoyen...

Sonya Mermoud

 

Edition n° 40 du 4 octobre 2006

 
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