Comme des voleurs... film de Lionel Baier à voir absolument !

Lionel Baier est fils de pasteur vaudois, mais aussi cinéaste, scénariste et acteur. Le voici dans une auto-fiction, expression qui indique qu'il ne s'agit pas d'une auto-biographie sans pourtant en renier l'esprit, qui s'inspire beaucoup de ce qu'il est ou fait semblant d'être avec la liberté du poète et, tiens donc, pourquoi pas, du sociologue. Lucie est sa sœur, incarnée dans le film par l'actrice Natacha Koutchoumov, si crédible que l'on se demande si en effet Lionel et Natacha n'ont pas vécu ensemble quelques-uns de ces souvenirs tendres, graves ou émouvants qu'ils évoquent en plusieurs occasions. Lionel entreprend une recherche un peu surprenante et pas immédiatement passionnante qui consiste à retrouver des ancêtres polonais de sa famille dont jamais son père ne lui parla. Car savoir, «qu'est-ce que cela change?» - «Rien». Ce dialogue entre père et fils est repris dans les mêmes termes entre sœur et frère dans la séquence suivante, habile et sensible forme d'enchaînement.

Partir comme des voleurs...
Lors d'un pique-nique, où Lionel surprend ses parents, sa sœur et son compagnon en annonçant qu'il va épouser Ewa, jeune polonaise sans papiers, pour lui éviter d'être expulsée de Suisse. Le voyage à l'Est, entrepris comme des voleurs («emprunteurs» d'une voiture de service de La première de la RSR) va provoquer rencontres, incidents, émotions et découvertes. Lionel dirige les événements dans la première partie du film, jusqu'à l'information sur le mariage avec Ewa, dont on ne sait s'il sera blanc ou non. Mais peu à peu, la complicité entre le frère et la sœur, leur amitié font que Lucie prendra plus ou moins la direction du voyage, devenue ainsi le véritable moteur de l'action.

On la pousse, cette porte?
A la veille de Noël, Lucie répare une ampoule de guirlande, occasion de se rappeler des souvenirs d'enfance communs, attitude qui traverse tout le film. Lionel et Lucie hésitent à entrer chez leurs parents: faut-il aller réentendre ce que l'on a si souvent entendu? Ne vaudrait-il pas mieux laisser les parents se débrouiller seuls? Ils sont prêts à s'en aller, on ne sait où. Puis Lucie dit à Lionel: «On la pousse, cette porte?». Ils auront encore, durant l'année au cours de laquelle se déroule leur histoire, l'occasion de pousser d'autres portes.

Les sans papiers...
Il est intéressant, pour donner une autre idée de la richesse du film, de s'en tenir à un élément du récit qui parcourt, sans être le seul, le film d'un bout à l'autre: le métier exercé par Lucie qui débouche sur le problème des sans-papiers.
Alors qu'il procède à l'enregistrement de certains sons - Lionel est collaborateur de La première à la RSR où il tient rubrique culturelle - c'est là qu'il fait connaissance d'Ewa, jeune polonaise dont il comprend en baragouinant qu'elle est exploitée en Suisse sans pouvoir se défendre puisqu'elle est sans papiers. Et tant mieux, dès lors, si sa sœur peut l'aider puisqu'elle est travailleuse sociale plus ou moins spécialisée dans le domaine de l'aide aux sans papiers. Il va pouvoir lui demander: que faire?
Il y a bien une ou deux solutions possibles, épouser un Suisse, par exemple. Lionel réagit au quart de tour: il va donc épouser Ewa. Chez Lucie se fait sentir une certaine distance entre la solution théorique et son application par son frère très proche d'elle. Lionel accueillera chez son amant Serge la jeune femme, sans que l'on sache, lui qui assume lucidement son homosexualité dans les élans et les conflits, s'il sera attiré sentimentalement et physiquement par la jeune fille. Lionel fait des progrès en polonais, langue dont il a besoin pour entreprendre à Varsovie son enquête sur ses ancêtres polonais. Ewa parle de mieux en mieux le français.
Un pique-nique réunit trois couples, les parents, Lucie et son compagnon, Ewa et Lionel. Les cheveux de ce dernier, qui étaient blonds comme blé, sont devenus noirs. Lionel annonce à sa famille son intention d'épouser Ewa, non sans provoquer quelques surprises. Le climat devient assez tendu. Est-ce cette tension qui finit par décider Lucie alors suivie par Lionel de partir à l'Est? On n'entendra plus parler d'Ewa, comme si une porte s'était refermée.

Lucie à Varsovie
Après différents événements en cours de voyage, Lucie et Lionel arrivent à Varsovie, sans voiture. Ils ont pris en route une rondelette autostoppeuse suisse alémanique qui se dit écologiste, laquelle est partie seule avec leur voiture pleine de bagages. Il ne leur reste qu'un peu d'argent. C'est alors que le passé professionnel de Lucie refait surface. Dans un marché, elle parvient à faire des achats pour trois francs six sous, sachant parfaitement parler le langage des sans papier, plus efficace que l'anglais pour obtenir de l'internationale des gens en difficultés ce dont elle a besoin. Pour pouvoir consulter les archives, Lionel a besoin d'une pièce d'identité. Comment s'y prend Lucie pour obtenir un faux passeport polonais avec la photo de Lionel? On ne le sait pas. Il se passe en effet bien des événements entre les séquences réalisées pour le film. Mais devant la surprise manifestée par Lionel, Lucie lui rappellera son ancienne occupation qui lui a appris certaines astuces pour résoudre des problèmes de sans papiers.

Beaucoup d'inventivité
Voici un élément parmi d'autres, insérés dans un film inventif au point qu'il y a au moins une bonne idée dans chaque séquence, parfois même une dans chaque plan. Baier, dans son deuxième film de fiction, raconte une histoire, décrit des personnages frémissants de vie et surprenants. Il fait confiance au spectateur qui est ainsi invité à imaginer ce qui se passe entre deux scènes sans qu'il soit nécessaire de tout dire. Il est lui-même fort bon acteur, sensible à l'attente de ceux dont il est proche et qu'il rencontre. Son film sera-t-il aussi populaire qu'il mérite de l'être?

A la fin du film, Lionel prend le train à Varsovie pour rentrer en Suisse. Lucie restera-t-elle à Varsovie alors que Noël approche, un an après le début du film sur images de Noël à Lausanne.

Natacha Koutchoumov est aussi surprenante dans Comme des voleurs (à l'est) que le fut Belmondo dans A bout de souffle en 1959....

Freddy Landry

 

Edition n° 48 du 29 novembre 2006

 
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