Pas de cadeaux dans les ateliers du Père Noël
Les entreprises suisses peuvent contribuer à améliorer les conditions de travail dans les usines à jouets chinoises.

90% des jouets vendus sur le marché helvétique proviennent de Chine. Raison supplémentaire, s'il en fallait, pour tenir compte des conditions dans lesquelles ces articles sont fabriqués. Et c'est bien là où nounours perd de sa bonhomie. Cadences infernales, risques sanitaires, salaires de misère... Les ouvriers attelés à cette tâche sont traités comme des esclaves ou presque. Non sans mobiliser des associations de consommateurs et des ONG réclamant des comptes aux fournisseurs et distributeurs de jouets en Suisse.

Paradis des enfants, le monde féerique des jouets ne laisse rien deviner de l'envers de son décor. Pourtant, en poussant les portes des ateliers du Père Noël, à des milliers de kilomètres des rayons enchanteurs et bondés de nos magasins, la magie cesse d'opérer. Comme pour Cendrillon qui, sous le coup de minuit, perd ses atours de princesse, redevenant l'esclave en haillons au service de ses méchantes sœurs... Le parallèle avec ce conte pourrait se poursuivre, la réalité des usines de jouets chinoises évoquant plus l'asservissement de cohortes d'ouvrières soumises aux caprices des marchés occidentaux et dirigées par des patrons peu scrupuleux, que celle de joyeuses employées sifflant en travaillant. Car si ces fabriques produisent du rêve, l'atmosphère qui y règne relève plutôt du cauchemar.

Etat des lieux catastrophique
Contrainte à des cadences infernales, œuvrant dans des conditions sanitaires critiques, la main-d'œuvre attelée à la production des jouets se crève à la tâche. Une sueur qui n'est même pas récompensée, les paies versées étant insuffisantes pour assurer une subsistance de base aux salariés. Pire encore. Les pics de production passés - l'essentiel de la fabrication se déroule du printemps à l'automne - une grande partie du personnel, essentiellement composé de femmes jeunes et dociles, est licencié. Cette situation dramatique a été dévoilée l'an dernier par l'ICRT (organisation faîtière des principales associations de consommateurs actives en Europe). Collaborant avec des ONG sur place, l'ICRT a mené une enquête approfondie dans plusieurs usines. Ses conclusions ont notamment été relayées par la Fédération romande des consommateurs (FRC). D'autres associations suisses se sont aussi intéressées à la question. Elles ont cette année décidé d'unir leurs forces au sein d'une coalition.

La résistance s'organise
Rassemblant des représentants de la FRC, de la Déclaration de Berne, de la Fondation pour la protection des consommateurs, de la Société suisse pour l'amitié helvético-tibétaine et du groupe bâlois de Terre des hommes, la coalition a ouvert le dialogue avec les fournisseurs et distributeurs de jouets en Suisse. But poursuivi: les sensibiliser aux déplorables conditions de travail prévalant dans leurs usines partenaires et les inciter à prendre leurs responsabilités. Parlant d'une même voix, le groupe a demandé à ses interlocuteurs d'agir concrètement pour que les critères éthiques minimaux issus des conventions fondamentales de l'OIT soient appliqués. Plusieurs rencontres en présence des principaux acteurs de la branche des jouets en Suisse ont permis de poser les bases d'une collaboration qui devra encore faire ses preuves.

La faute à Noël...
«Nous avons commencé par exposer la situation», explique Huma Khamis, membre de la coalition et responsable des tests comparatifs à la FRC. «Nous avons notamment pointé du doigt le problème lié au flux tendu, à savoir la haute saison de production.» Cette dernière a lieu quelques mois avant Noël. Elle génère un énorme volume de travail. Conséquences: pour que les jouets figurent dans nos rayons à la veille des fêtes, les usines adoptent des rythmes infernaux, les heures supplémentaires deviennent la norme, les jours de congé, déjà rarissimes, passent à la trappe... Ce stress pourrait pourtant être évité. Il suffirait que les commandes ne soient pas passées à la dernière minute comme c'est le cas la plupart du temps. Et pour cause: les acheteurs se préoccupent davantage de faire fructifier leurs capitaux dormant en banque le plus longtemps possible plutôt que de savoir dans quelles conditions, avec des délais aussi irréalistes, les jouets seront fabriqués.

Zéro de conduite ou presque
L'état des lieux dressé, les entreprises du jouet ont adopté différents comportements. Certaines se sont retranchées derrière une prétendue incapacité à modifier la donne; d'autres ont affirmé avoir déjà entrepris des démarches en vue d'une amélioration. Pas de quoi contenter la coalition qui, surfant sur la vague du dialogue et poussant plus loin ses investigations, a prié ses interlocuteurs de remplir un questionnaire en documentant leurs réponses. Informations aux travailleurs sur leurs droits, liberté d'association, règlements relatifs aux horaires... Chacun a été invité à donner des détails sur les codes de conduite suivis. «Treize sociétés sur les quinze présentes ont accepté de jouer le jeu. Une belle performance en termes de coopération», déclare Huma Khamis qui, si elle salue cette volonté d'ouverture, regrette cependant le désistement des firmes Toysrus et Sombo. Quoi qu'il en soit, l'analyse de ces questionnaires a fait ressortir de graves manquements: tous les fournisseurs impliqués dans la démarche - comme Lego, Mattel, Playmobil, Hasbro, etc. - se limitent à des standards sociaux nettement moins exigeants que ceux formulés par l'OIT. «Ces normes sont clairement insuffisantes. Nous les dénonçons vivement et avons impérativement demandé aux fournisseurs d'appliquer les conventions de l'OIT.»

Plus que des mots...
De leurs côtés, les distributeurs - Migros, Coop, Manor ou encore Franz Karl Weber - se réfèrent à des codes de conduite européens plus acceptables en termes humains. «Leurs critères sont légèrement meilleurs, mais des efforts considérables restent à faire. Nous attendons aussi qu'ils fassent pression sur les fournisseurs, monopoles ou non. Les distributeurs doivent privilégier les importateurs qui corrigent leurs standards.» Autre exigence de la coalition: les salaires. Le groupe a insisté pour que les ouvriers chinois perçoivent au moins des revenus qui leur permettent de vivre. Il a encore demandé à ses interlocuteurs de mettre sur pied des formations pour le personnel relatives à ses droits et à la sécurité. «Tous doivent se positionner d'ici à la fin de l'année et présenter un programme concret propre à améliorer la situation.» Des audits menés par des ONG sur le terrain permettront de vérifier les mesures prises. Si aucun pas n'est effectué dans ce sens, la coalition n'hésitera pas à recourir à des actions de sensibilisation du public plus larges. Une publicité négative qui, le consommateur pris à parti, pourrait alors, ces prochains Noëls, rendre peluches, poupées et jeux moins attractifs...

Sonya Mermoud


Pour connaître comment se classent les entreprises: magazine J'achète mieux No 341 ou site www.frc.ch.



Consommateurs, évitez de faire vos achats à la dernière minute!

Consommateur, votre attitude compte aussi pour que des changements s'opèrent dans les usines chinoises. «L'idéal serait de répartir ses achats de jouets sur l'année», estime Huma Khamis, membre de la coalition et responsable des tests comparatifs à la FRC. Trop contraignant? On pourrait au moins éviter de faire ses courses à la veille de Noël. «Commencez en novembre, voir début décembre permettrait déjà de modifier la donne.» En revanche, la collaboratrice de la FRC déconseille vivement le boycott. «Les ouvriers ont impérativement besoin de ce travail. Les en priver serait pire.» Est-il possible, dans le contexte actuel, d'acheter un jouet «propre»? «Oui», répond sans hésiter Huma Khamis. Mais il faudra alors peut-être se montrer moins exigeant en termes de choix et de nouveautés. «En achetant local ou en se fournissant dans les Magasins du monde, on est le plus souvent assuré que l'éthique a été respectée.» L'idée de créer un label garantissant que le jouet a été fabriqué dans des conditions de travail acceptables serait peut-être à terme aussi une solution. Encore faut-il que celui-ci ne résulte pas uniquement de la volonté d'associations de consommateurs mais qu'il ait une véritable portée étatique. Connaissant la situation des droits de l'homme en Chine, bien des Noëls passeront encore sous les sapins avant qu'une telle hypothèse ne se concrétise.

SM



L'ouvrier ne touche que des miettes...

S'il est difficile d'évaluer précisément la part du prix d'un jouet qui revient à l'ouvrier, la Déclaration de Berne l'estime à entre 0,3 et 3%. Ainsi, pour un article acheté 100 francs en Suisse, le travailleur touchera, dans le meilleur des cas, 3 francs. Une augmentation du prix des jouets ne garantirait pas un revenu plus élevé au personnel d'usine, le coût fixé relevant plus des marges réclamées par les différents intermédiaires et des opérations publicitaires que par celui lié à sa fabrication.

SM



 

Edition n° 48 du 29 novembre 2006

 
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