La France et l'Algérie au cinéma

La conquête de l'Algérie par la France débute en 1830. Une première révolte, celle de l'émir Abd-el-Kader, éclate aussitôt, rapidement matée. Les colons développeront une économie moderne qui leur profite en priorité, sans améliorer la condition des indigènes. L'Algérie de 1955 sera administrativement découpée en cinq départements français.
De nombreux indigènes prendront part à la guerre de 39/45. Mais les aspirations à l'autonomie, bientôt dépassées par la volonté d'indépendance, s'amplifient. En novembre 1954, Ben Bella fonde le Front de Libération Nationale (FLN). La France envoie les soldats du contingent pour «pacifier» le pays, maintenir l'Algérie française, sans rechigner sur les moyens. A la violence des attentats du FLN contre les colons et ceux qui sont proches d'eux va répondre entre autres la violence de la torture. De Gaulle parle d'autonomie. Les accords d'Evian, en 1962, mettent fin aux combats. Le référendum de juillet 1962 permet aux Algériens d'acquérir l'indépendance. En septembre 1963, Ben Bella accède à la présidence de la République. Les colons - les Pieds Noirs- ont alors quitté l'Algérie, les harkis au service de la France et leurs familles les ont suivis. Les relations entre la France et l'Algérie sont d'abord tendues, puis vont peu à peu s'améliorer. Le régime politique algérien reste à tout le moins autoritaire.

Briser le silence
En France, on n'aime guère se pencher sur des pages d'histoire pas très reluisantes. Une sorte de chape de silence aura pesé sur les liens entre la France et l'Algérie durant de nombreuses années, de part et d'autre, avec certes des exceptions, pas très nombreuses. Si les historiens et les romanciers ont pu écrire, les journalistes enquêter, les personnes se rencontrer, les voyages devenir plus faciles, les moyens d'information de masse se sont rarement exprimés. Les films de documentation ont été un peu plus nombreux que les fictions restées confidentielles. Avec timidité, les chaînes de télévision ont parfois présenté des documents à des heures de faible écoute.

Trois fictions: le passé de 1943 à 1975
Mais la fiction, qui s'adresse plus à un grand nombre, commence à pouvoir s'exprimer. Avec le succès sur grand écran d'Indigènes, avec le passage sur le petit écran de France 2 de Harki à une heure de grande écoute, avec l'apparition actuellement de Mon colonel, qui ne semble pas promis à un grand retentissement, quelque chose vient de se passer. Ils se sont mis à trois pour raconter la vie d'une famille de fiction, dont le père aurait combattu pour la France entre 1943 et 1945, et serait ensuite mort sous la torture en 1957, alors que son frère harki aurait traversé la Méditerranée avec sa famille en 1962, obligés de vivre dans des camps pas très accueillants même en 1975. Deux films et un téléfilm de fiction racontent une histoire et brisent le silence en s'adressant à un vaste public. L'information connue d'un petit nombre de privilégiés reste une forme de silence qui respecte des tabous. Pour briser ces tabous, il faut des «marginaux», à chaque fois une forte personnalité habituée aux prises de positions courageuses!
Les qualités formelles de ces trois contributions ne sont pas particulièrement originales. Une certaine démagogie de l'insistance peut produire des effets désagréables. Mais chaque film traite assez courageusement un sujet important. Et l'initiateur de chacun des projets mérite d'être salué pour les risques, souvent grands, qu'il prît.

Indigènes - Rachid Bouchared
Un cinéaste d'origine maghrebine, Rachid Bouchared, sentait un profond besoin de parler des aînés aujourd'hui oubliés qui se battirent pour contribuer à la libération de la France. Jean Drehat, l'inattendu producteur d'un film abordant la guerre sous un autre angle, formellement plus intéressant, Flandres de Bruno Dumont, prend en charge Indigènes. Mais sans Djamel Debbouzze, le projet serait resté à l'état de projet. L'acteur à succès s'est engagé de toutes ses forces pour que le film se fasse. Il a su attirer plusieurs de ces jeunes acteurs originaires d'Afrique du nord dans la distribution, obtenu l'appui du roi du Maroc: primé à Cannes, le film a dépassé les deux millions de spectateurs en France. Le gouvernement est en train de réparer l'injustice financière à l'égard de ces hommes qui se battirent pour la France. Ceux qui savent la part prise par ces Français d'Afrique, pas seulement du Maghreb, sont maintenant nombreux. Un oubli de l'histoire est enfin réparé.

Harkis - Alain Tasma
Un réalisateur sensible, Alain Tasma, qui fût assistant de François Truffaut; un acteur comique, Smaïn, dans le rôle inattendu d'un harki à l'attitude lourdement conventionnelle, acceptant toutes les humiliations, d'une excessive sévérité avec ses enfants; une jeune actrice, Leila Bekhti, frémissante, belle, porteuse d'une révolte qui va lui permettre de s'éloigner librement de sa famille transportée d'un camp à l'autre: cela ne suffisait pourtant pas pour qu'une grande chaîne de service publique généraliste en fasse une fiction pour le premier rideau, quand les téléspectateurs se comptent alors par million(s).
Delila Kerbouche, journaliste, fille de harki, auteur d'un livre paraît-il remarquable dans sa sincérité et sa gravité, Mon père, ce harki, est invitée par Serge Moati dans son émission Ripostes (France 5, le dimanche en fin d'après-midi). Il se trouve que Moati est aussi producteur de téléfilms. Il prit la décision de procéder à l'adaptation du livre pour en faire un téléfilm qui aura connu, le 11 octobre 2006, une large diffusion. Et c'est ainsi que ces harkis chassés d'Algérie au début des années soixante, considérés comme traîtres dans leur nouvelle patrie puisqu'ils étaient au service de la France et des colons pieds-noirs, rejetés par la métropole, méprisés parfois ouvertement, dont il ne fallait pas parler, auront ainsi vu leur existence remise en lumière, avec une contribution qui devrait aider à faire cesser l'injustice de l'oubli dont ils sont victimes.

Mon colonel - Laurent Herbiet
Des soldats africains se battant pour la France entre 1943 et 1945, Indigènes, une famille de harkis abandonnée à la marge de la société française au milieu des années septante, Harki: entre ces deux dates, il y eut sept ans de guerre en Algérie, quel que soit le nom donné par les uns et les autres à des affrontements qui firent des milliers de morts, les civils plus nombreux que les militaires. La présentation du contenu du film, qui se trouve dans la page cinéma de l'édition de L'Evénement syndical du 29 novembre 2006, est reprise ci-dessous:


1993: le colonel à la retraite Raoul Duplan (Olivier Gourmet) est assassiné après un passage sur le petit écran. Armée et police enquêtent. Des documents sur des événements survenus en Algérie en 1957, durant la «pacification» révèlent peu à peu des pages du journal d'un jeune sous-lieutenant, Guy Rossi (Robinson Stevenin), qui fut affecté à l'unité du colonel Duplan. Son rôle consistait en particulier à analyser les conditions d'utilisation des pouvoirs spéciaux accordés à l'armée qui conduisirent à faire un usage immodéré de la force et surtout de la torture. Et c'est ainsi que le jeune engagé volontaire devint un bourreau, qui disparut sans laisser d'autres traces que son journal.

Ce journal est confié à une jeune femme, le lieutenant Galois (Cécile de France) qui doit, après lecture, adresser des rapports à ses supérieurs. Elle se laisse peu à peu gagner par l'émotion, un peu comme si elle devenait amoureuse de Rossi. Les images de 1993 sont en couleurs, celles du passé colonial et de ce qui fut une véritable guerre sont en noir/blanc. L'influence des Costa-Gavras ( le cinéaste au scénario, son épouse à la production) se fait sentir dans la force de la mise en scène qui appuie parfois de manière un peu lourde les propos dénonciateurs.

Un tel film a le mérite de se pencher sur une page d'histoire importante mais occultée par le cinéma français. Cet utile Mon colonel s'inscrit dans un courant qui prend actuellement de l'ampleur.

Michèle Rey, productrice et son mari, le cinéaste Costa Gavras, sont donc les producteurs qui ont su trouver les moyens de donner vie à ce film, même si le cinéaste se contente de participer à l'écriture du film et cède ici sa place à un réalisateur débutant, Laurent Herbiet, qui semble faire ...du Costa Gavras efficace. Le duo a aussi obtenu la collaboration des frères Dardenne et de leur acteur fétiche, Olivier Gourmet, dans une assez inattendue co-production avec la Belgique, qui a peut-être permis de franchir certains obstacles qui n'auraient pas manqué de se dresser devant une opération uniquement française.

Or Costa Gavras, c'est une belle série de films engagés, souvent dans l'histoire récente, avec des titres comme Z, L'aveu, Missing, Amen, etc. Après la dictature grecque, le stalinisme en Tchécoslovaquie, le Chili sous Pinochet, le silence du Vatican pendant la guerre de 39/45, voici la guerre d'Algérie et la torture.

Le sujet le plus difficile à faire passer? Nous tenons peut-être là de quoi expliquer le fait que Mon colonel n'ait pas rencontré le succès d'Indigènes et de Harki. Les tabous tombent;cela ne suffit pas toujours pour contribuer à l'information du plus large public.

Toujours est-il qu'en trois créations, l'audiovisuel français vient d'aborder avec franchise et courage des pages souvent oubliées de l'histoire du siècle dernier.

Freddy Landry

 

Edition n° 48 du 29 novembre 2006

 
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