Vasco Pedrina à la conquête de l'Europe !

En complément des nombreux articles de notre édition de la semaine, nous reprenons ici - en hommage et en souvenir - un article paru dans L'Evénement syndical n° 51/52 du 21 décembre 2005.

Président de la FOBB, puis du SIB, aujourd'hui coprésident d'Unia, Vasco Pedrina a été élu le 9 décembre 2005 vice-président de l'IBB, l'internationale syndicale du bois et du bâtiment fondée le jour même à Buenos Aires. Le syndicaliste suisse présidera le comité européen de l'IBB. Ses priorités: défendre le modèle social européen et contribuer à l'élaboration d'une politique migratoire d'intégration qui exclut la précarité et la sous-enchère sociale et salariale.

Vasco Pedrina est revenu très fier d'Argentine. Convaincu en tout cas qu'il doit son élection, obtenue face au candidat des syndicats italiens, à la capacité démontrée par le mouvement syndical de son pays, en particulier par Unia, d'organiser et d'intégrer les travailleuses et les travailleurs étrangers à leurs luttes. L'immigration est en effet plus que jamais au centre des préoccupations syndicales. La retraite à 60 ans obtenue dans la maçonnerie et le génie civil, alors que partout la tendance est à un recul de l'âge donnant le droit à la retraite, ne serait pas pour rien non plus dans cette élection.
Cerise sur le gâteau, même le style Unia semble avoir marqué les esprits puisque la cérémonie organisée pour célébrer la fusion de la FITBB et la FMCB (d'obédience chrétienne) a été calquée sur celle qui a lancé Unia à Bâle en 2004. A peu de chose près, en tout cas, puisque les bomberos argentins, plus intransigeants que les pompiers suisses, ont exigé que les feux d'artifice soient remplacés par des lasers...
Trêve de nombrilisme et place à l'entretien...

L'ultime rapport d'activité de la FITBB parle de conditions de travail toujours plus pénibles. Ce constat est-il mondial?
Oui, nous assistons et c'est choquant à une détérioration quasi universelle des conditions de travail des ouvriers du bâtiment et du bois. La globalisation, telle que dictée par les forces libérales, est sans doute responsable de cette situation. Les accidents du travail sont en recrudescence pas seulement dans le tiers monde mais aussi en Europe centrale et orientale. La santé se dégrade, l'espérance de vie chute dans certains pays, l'alcoolisme se répand et les suicides représentent désormais un véritable phénomène. En parallèle, les syndicats marquent le pas, particulièrement en Europe centrale et orientale.

Cette situation accentue la pauvreté, le chômage. D'où l'accent mis sur la migration?
Il y a les migrations dont nous entendons parler tous les jours: la clandestine entre l'Afrique et les pays du sud de l'Europe, celle qui est induite par la libre circulation dans l'Union européenne. Mais le congrès de Buenos Aires s'est aussi penché sur les Chinois détachés en Afrique, sur les Ukrainiens qui entrent en Pologne, sur une plainte déposée contre la Suède par une entreprise lithuanienne qui refuse d'appliquer les lois suédoises. Si la justice européenne donne raison à l'entreprise, c'est tout le modèle social européen qui peut s'effondrer.
La nouvelle IBB sera particulièrement active sur ce terrain puisque la plupart des migrants commencent par travailler dans l'un de nos métiers. Nous devons lutter pour que les migrants disposent des mêmes droits que les travailleurs indigènes.

Le congrès a insisté sur le développement durable. En quoi les métiers de la construction sont-ils concernés?
Le développement durable passe par la stabilité de l'emploi, et non pas par la précarité. Par le respect des droits sociaux. Par la scolarisation, par l'interdiction du travail des enfants. La FITBB a ainsi construit au cours des ans, 18 écoles en Inde. 10'000 enfants en ont profité. Ce projet est d'autant plus intéressant que son concept nous a permis de renforcer les syndicats sur place.
Dans nos métiers, le développement durable, c'est aussi une sylviculture respectueuse de l'environnement. Pensez à la déforestation, à l'exportation des bois tropicaux.
Nous devons aussi agir sur la Banque mondiale qui finance, c'est à peine croyable, les deux tiers des travaux d'infrastructure dans les pays pauvres.
Cette banque doit poser des conditions sociales aux entreprises qu'elle mandate. Nous y sommes parvenus pour le travail des enfants, mais ni pour les droits syndicaux, ni pour le respect des salaires d'usage, par exemples.

IG Metall a proposé aux congressistes de se rapprocher des altermondialistes. Cette résolution a-t-elle été acceptée?
Nos collègues allemands proposent de nouvelles alliances avec les mouvements qui critiquent la mondialisation. Ils estiment que ces alliances peuvent non seulement dynamiser les syndicats mais aussi nous aider à propager nos thèses dans de nouveaux milieux.
Unia a évidemment accepté cette résolution, notre syndicat participe déjà régulièrement aux forums sociaux européens et mondiaux. Cette semaine par exemple des jeunes d'Unia ont manifesté à Berne en compagnie de militants d'Attac contre la politique défendue par la Suisse dans le cadre de la Conférence ministérielle de l'OMC à Hongkong.

IG Metall a aussi demandé que les syndicats poursuivent leurs réflexions sur l'importance à accorder aux accords qu'ils passent avec les multinationales. Quel est l'enjeu du débat?
L'IBB signe des accords avec des multinationales: Lafarge, Ikea, Impreglio, Veidekke, par exemple. Ces conventions prévoient au mieux le respect des droits fondamentaux tels que définis par l'OIT - lire l'encadré -, beaucoup plus rarement il est possible d'aller plus loin. Parfois, les multinationales refusent de signer sur les droits syndicaux, c'est le cas d'Holcim qui, pour l'heure, ne s'est engagée que sur les questions liées à l'environnement. Mais les accords avec les multinationales ne suffisent pas, car elles ne couvrent qu'une petite partie du marché du travail.
Ainsi, nos collègues allemands estiment que nous devons aussi exiger des Etats et des institutions internationales qu'elles légifèrent, notamment pour imposer des salaires d'usage à l'ensemble des entreprises. Il ne faut pas pour autant jeter le bébé avec l'eau du bain. Les accords que nous passons avec certaines multinationales nous permettent de construire des syndicats. C'est le cas chez Ikea où il a été possible de monter une campagne sur la sécurité au travail ou d'organiser en Pologne quelque 2000 travailleurs et de signer une CCT.

Un syndicat belge a insisté sur la nécessité d'organiser le secteur informel en pleine expansion. Cela correspond-il aux activités d'Unia avec les travailleurs sans statut légal?
En partie seulement, car le secteur informel englobe toutes les formes de travail non déclaré. Notre position est évidemment que ces travailleurs, salariés ou indépendants, puissent rejoindre l'économie formelle, accèdent aux assurances sociales, paient des impôts, aient droit à une retraite. Mais nous ne pouvons pas camper sur une position aussi rigide. Ainsi, nos camarades belges ont proposé que nous n'attendions pas que les travailleurs sortent de l'économie informelle pour les organiser mais que nous allions à leur rencontre pour atténuer déjà l'exploitation particulière dont ils sont victimes. Nous ne pouvons pas non plus nous contenter de condamner cette économie sans reconnaître que sans elle des centaines de millions de travailleurs seraient privés de tout revenus. Nous devons donc réfléchir à la façon d'aborder cette problématique avec les travailleurs concernés.

Vous avez été élu vice-président de l'IBB, mais aussi président du Comité régional européen de cette internationale. Quelles seront vos tâches et vos priorités en Europe?
Il s'agit en priorité de développer et de renforcer les syndicats en Europe centrale et orientale. Nous devons appliquer une stratégie commune pour défendre et imposer le modèle social européen. Cela ne va pas de soi, il arrive souvent que des syndicats d'Europe centrale ou orientale soient influencés par le discours néo-libéral selon lequel les travailleurs de ces pays doivent consentir à des sacrifices pour concurrencer efficacement les entreprises de l'ouest et du nord de l'Europe. Ce discours provoque le dumping social et salarial que nous refusons. Il faut sortir de ce cercle vicieux qui provoque évidemment aussi une forte migration.
Plus concrètement, nous devons aussi tirer un bilan de nos tentatives de renforcer, depuis la chute du Mur, les syndicats des anciens pays du bloc soviétique. Nos succès sont maigres. La priorité me semble être la formation de cadres syndicaux et le lancement de campagnes, sur la sécurité au travail par exemple, qui nous permettent de mettre un pied dans les entreprises. Il y a aussi, évidemment, tout l'aspect droits de l'homme. Certains pays, comme la Biélorussie, sont encore des dictatures qui emprisonnent, assassinent des syndicalistes.

Où en sommes-nous avec la directive Bolkestein qui prône une libéralisation des services?
Une nouvelle version doit être présentée au Parlement européen en début d'année. Le texte n'est pour l'heure pas très clair. Les syndicats l'examinent, mais une manifestation européenne sera organisée le 14 février à Strasbourg à la veille du débat parlementaire.

Une dernière petite question: coprésident d'Unia, vice-président de l'IBB, n'est-ce pas trop pour un seul homme?
(soupirs) Je ne suis pas seul heureusement. Mais il est vrai que ces tâches sont lourdes. Cela dit, je pense qu'Unia va bientôt achever son processus de consolidation. Ensuite, s'ouvrira une nouvelle période qui me permettra de disposer, je pense, du temps nécessaire pour l'IBB.

Propos recueillis par Serge Baehler


 

Edition n° 49 du 6 décembre 2006

 
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