Santé au travail: prise de pouls
Généraliste, Michel Hack est aussi médecin du travail. Une activité qu'il exerce pour le compte de deux entreprises vaudoises

La Suisse compte seulement 70 médecins de la santé au travail. Ce chiffre témoigne du manque d'intérêt à la question. Pourtant, tant du point de vue de la prévention qu'au niveau des coûts, notre pays aurait tout à gagner en prêtant une plus grande attention au dossier. Le point avec deux spécialistes engagés dans le domaine.


Michel Hack n'est pas un médecin ordinaire. Régulièrement, il quitte son cabinet pour se rendre dans deux entreprises vaudoises, Bobst (industrie d'emballage) et les Transports publics de la région lausannoise (TL). But de ses visites: dresser, à la demande, des bilans de santé des travailleurs. Car si l'homme est généraliste, il a aussi la blouse blanche de médecin du travail. Un titre rare dans nos frontières - la Suisse ne compte que 70 professionnels de ce type - que l'on obtient au terme de deux ans de formation supplémentaires assurée par un Institut spécialisé dans le domaine.

Trois fois rien ou presque
«Les entreprises recourant à des médecins du travail sont déjà sensibilisées à la question. Du coup, j'ai plutôt à faire à la crème», affirme Michel Hack, déplorant que les autorités n'accordent pas plus d'attention à ce dossier. «Des directives légales régissent l'appel à des spécialistes en santé du travail, mais celles-ci sont tellement complexes qu'elles ne sont jamais appliquées.» Ces dispositions prévoient en outre des temps d'occupation minimaux des médecins du travail au sein des différentes branches. Des chiffres qui trahissent aussi le désintérêt pour cette question: 0,2% dans l'industrie, même taux dans la fabrication de machines et d'équipements, dans celle de meubles... Trois fois rien ou presque. Pourtant, comme le prouve l'expérience de Michel Hack, le monde professionnel aurait tout à gagner en collaborant plus étroitement avec des médecins du travail.

Rapports cordiaux mais fermes
Bobst l'a pour sa part compris. Cette société a non seulement créé une commission d'hygiène et de sécurité mais aussi engagé deux infirmières travaillant à plein temps dans ses usines. Ce sont elles qui sollicitent généralement les services de Michel Hack, collaborant depuis neuf ans avec l'entreprise. «Les circonstances dans lesquelles on fait appel à mes compétences varient. Je suis par exemple intervenu pour un ouvrier développant de l'asthme. J'ai déterminé si la maladie était d'origine professionnelle.» Travaillant en indépendant pour la société, Michel Hack profite aussi de la liberté que lui offre ce statut. «On ne partage pas toujours mon point de vue, mais, n'étant pas salarié, j'ai les coudées plus franches.» Une marge de manœuvre appréciable même si le médecin admet parfois devoir batailler pour que ses exigences soient prises en compte. Comme lors des discussions sur les systèmes de ventilation destinés à barrer la route aux nuisances de solvants. «On m'a suivi, mais il m'aura fallu prendre en compte la quatrième dimension qui est le temps... Pas de quoi toutefois rompre des rapports toujours cordiaux.» Michel Hack doit parfois aussi «éduquer» les employés qui rechignent à porter des casques ou des protections auriculaires. «J'attire alors leur attention sur le fait que les consignes de sécurité n'ont d'autres buts que de préserver leur santé.»

Une palette de maux
Les TL recourent aussi régulièrement aux diagnostics du spécialiste. Et à l'engagement de nouveaux collaborateurs - les conducteurs de bus devant remplir certaines conditions légales pour pouvoir exercer cette activité - et lors de soucis particuliers. «Les demandes peuvent provenir de la direction, des ressources humaines, de la médiatrice ou des employés eux-mêmes.» Maux de dos, problèmes articulaires, hernie discale, abus de substances toxiques... Le champ d'intervention du médecin est vaste, mais n'engage quasiment jamais d'arrêts de travail. «Sauf urgence majeure, c'est le médecin traitant qui règle cette question.» Des troubles psychiques ou somatiques sont-ils décelés chez un chauffeur? «Nous essayons alors de replacer la personne à un autre poste dans l'entreprise et au même salaire.»

Une porte d'entrée pour la prévention
Si les interlocuteurs de Michel Hack semblent privilégier une gestion humaine et responsable du personnel, le médecin a conscience du caractère exceptionnel de ces comportements. «C'est la pointe de l'iceberg. On ignore ce qui se passe dans les autres entreprises.» Une seule certitude: les troubles psychiques constituent actuellement la majorité des cas pris en charge par l'AI. «Cette explosion n'est pas seulement une résultante de problèmes liés au monde professionnel. La société y participe aussi. Mais on pourrait déjà profiter de la porte d'entrée du travail pour effectuer de la prévention.» Encore faut-il que l'on admette déjà le rôle majeur que joue le travail sur la santé des salariés...

Sonya Mermoud



A la traîne...

Michel Guillemin juge sévèrement le manque d'implication de la Suisse

«Le politique ne veut pas inscrire à son agenda le sujet de la santé au travail. Dommage. Tout le monde aurait pourtant à y gagner, y compris les employeurs.» Professeur à l'Université de Lausanne et collaborateur à l'Institut universitaire romand de la santé au travail (IURST), Michel Guillemin porte un regard critique sur la position de la Suisse en la matière. C'est en effet le seul pays sur les 178 membres de l'OIT à avoir, en juin dernier, voté contre une nouvelle convention concernant «le cadre promotionnel pour la sécurité et la santé au travail» (voir L'ES N° 41). «La Suisse se justifie en relevant les complications liées à son application. Elle n'aime pas les pressions normatives. C'est une mauvaise raison, vu l'importance de la question.»

Des chiffres qui cachent la réalité
Cancers, affections de la peau, troubles cardio-vasculaires, surdité, dépressions... De nombreux maux sont d'origine professionnelle. Les statistiques ne révèlent pourtant pas l'étendue du problème car elles ne répertorient que les maladies professionnelles reconnues par la Suva. A peine 5000 par année. Conséquence, le dossier n'est pas traité avec toute l'acuité requise. «5 à 6% de tous les cancers sont directement liés au travail sans pour autant apparaître dans les statistiques. Idem pour de nombreuses autres maladies émergentes. Mais tant que l'on se fiera seulement aux chiffres officiels, il n'en sortira rien de bon.»

Déni du problème
Michel Guillemin regrette également le peu de prévention effectuée dans le domaine, alors que celle-ci est plutôt bonne en ce qui concerne les risques d'accident professionnels. «Il manque dans notre pays une réelle prise de conscience de l'importance de la santé au travail. On peut la mesurer. Des données existent, mais encore faut-il vouloir les obtenir. Aujourd'hui, on se trouve plutôt dans le déni des évidences scientifiques.» Une négation qui occulte également les nombreux cas de burn-out et le cortège d'affections liées à diverses formes de harcèlement moral. Des maux qui nécessitent pourtant le plus souvent l'intervention du médecin traitant. «La souffrance au travail existe partout. Mais elle n'est pas acceptée. Les pressions économiques, la peur du chômage contribuent aussi largement à l'aggravation du phénomène.»

Sonya Mermoud




 

Edition n° 50 du 13 décembre 2006

 
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