L'affaire Stäubli

En complément à notre article de page 12, nous publions une page spéciale parue dans L'Evénement syndical du 10.03.2004...



A l'heure où l'homme d'affaires rend des comptes à la justice, Achille Renaud explique comment le SIB a découvert «le système Stäubli»

Depuis une dizaine de jours et après six ans d'enquête, Jürg Stäubli doit enfin répondre de ses actes devant le Tribunal correctionnel de Nyon dans ce qu'il est désormais convenu d'appeler la plus grosse affaire de délinquance économique que le canton de Vaud ait connue.
A raison de trois jours par semaine pendant deux mois, estime-t-on, ses avocats de renom ainsi que ses puissants amis vont tenter d'expliquer que Stäubli n'a trompé personne et que l'ardoise qui lui est reprochée, un trou de 250 millions, fait partie des risques que les banquiers et les hommes d'affaires prennent, ou prenaient, quotidiennement. Stäubli entend bien, aussi, rappeler à la justice que des «prestigieuses» sociétés spécialisées dans la révision des comptes l'ont accompagné dans sa folle aventure. Paradoxalement, alors qu'il est à l'origine des déboires de Stäubli et de son incarcération préventive en 1996, Achille Renaud n'est pas très loin de partager la position de ses avocats. Non pas qu'il pardonne ou disculpe son ancien adversaire «mais Stäubli n'a été, estime le syndicaliste, que l'homme de paille des banquiers, l'exécuteur de leurs basses œuvres. Aujourd'hui, ses anciens partenaires cherchent à lui faire porter seul, le chapeau.»

Un travail syndical exemplaire
Accusé d'escroquerie, de gestion déloyale, de banqueroute frauduleuse et de faux dans les titres, Jürg Stäubli risque jusqu'à six ans de prison. C'est la Banque cantonale de Genève (BCGe) qui s'est portée partie civile avec une créance de 150 millions, quant à la Banque cantonale vaudoise (BCV) impliquée jusqu'au cou, elle aussi, dans cette affaire, elle s'est retirée du procès après avoir passé un mystérieux accord avec Stäubli...
Dans cette affaire, le syndicat ne s'est pas contenté de venir en aide aux travailleurs, il a recherché et trouvé la cause des licenciements. En agissant ainsi il a rendu service aussi à la collectivité tout entière. Bref, une action syndicale exemplaire qui pourrait inspirer celles et ceux qui aujourd'hui planchent sur le rôle du futur syndicat interprofessionnel Unia.

Serge Baehler


"Stäubli était l'homme des banques!"

Avant d'être lâché, l'accusé exécutait un sale boulot pour le compte des banques

Sept ans après sa première rencontre avec Stäubli, Achille Renaud - «le petit syndicaliste» comme on l'a appelé et comme on disait aussi «le petit juge» pour les magistrats français qui ont eu le courage de s'attaquer aux puissants - n'est plus secrétaire du SIB à Nyon; il exerce le même métier à La Chaux-de-Fonds, il s'est marié avec Maïka et il est devenu le papa de Malou, de Lena et, depuis le 19 février, de Coline. Achille Renaud se souvient pourtant comme si c'était hier de la terrible bataille qu'il a menée, à l'époque, avec succès.


Comment toute cette histoire a-t-elle commencé?
Banalement. En mai 1996, des travailleurs du groupe Peralco se sont plaints de ne pas toucher leurs heures supplémentaires. Nous avons organisé un arrêt de travail. Stäubli a immédiatement réagi en nous menaçant et en expliquant à la presse que nous creusions la tombe de l'entreprise. Ces attaques nous ont mis la puce à l'oreille. Nous avons inspecté les entreprises Bühlmann et Hämmerli et découvert que les dépôts étaient vides, les chantiers rares. Ces entreprises étaient à bout de souffle.
Nous avons alors rencontré la BCV qui avait été très généreuse avec Stäubli. Il avait reçu un crédit de 4 millions en rachetant Hämmerli pour 1 franc symbolique. La BCG aussi avait ouvert ses coffres. La BCV a pris peur et décidé de ne plus virer les salaires. Il a fallu occuper l'entreprise pour que Stäubli vienne sur place, avec une mallette pleine de fric, pour payer lui-même les salaires. La première fois, il a tenté de verser des acomptes, les ouvriers ont refusé. Stäubli est revenu une deuxième fois avec la somme juste, mais il ne voulait pas payer les cadres. Les ouvriers ont bloqué l'homme d'affaires jusqu'à ce qu'il s'exécute. C'est cette solidarité avec les cadres qui nous a permis de comprendre la méthode Stäubli et qui lui a valu de faire 80 jours de préventive, fin 96, début 97.

Pourquoi?
Parce que les cadres se sont solidarisés avec les ouvriers qui les avaient défendus et qu'ils ont eu confiance dans le SIB. Ils n'en pouvaient plus de voir leur entreprise pillée par Stäubli. Peu à peu nous avons obtenu les documents nécessaires pour comprendre comment Stäubli pillait ses entreprises.

Quel était le système Stäubli?
Il rachetait des entreprises en difficulté, puis il prenait son bâton de pèlerin en faisant le tour des créanciers en leur demandant d'abandonner la presque totalité de leurs créances. Il leur promettait de travailler par la suite avec eux. Une fois ce travail effectué, une de ses sociétés, la JS Consulting, facturait le travail de Stäubli aux entreprises en difficulté qu'il avait rachetées. J'ai vu une facture de 133000 francs pour une journée de travail.

Comment ces entreprises de la construction pouvaient-elles payer ces factures?
Avec les crédits que Stäubli était parvenu à obtenir des banques en achetant ces entreprises.

Les banques se sont donc bien fait piéger...
Ce n'est pas si simple. Elles voyaient d'un très bon œil Stäubli racheter des entreprises en difficulté puisque sa spécialité, ensuite, était de parvenir à convaincre les fournisseurs de renoncer à leur dû. Ainsi, l'homme d'affaires rendait service aux banques qui traînaient de nombreuses casseroles depuis qu'elles avaient eu pour politique de prêter de l'argent à tous ceux qui se lançaient dans l'immobilier. Stäubli comblaient les trous. C'est pour cela qu'il obtenait des crédits bancaires parfois sans intérêts ou presque. Et les banques fermaient les yeux sur le profit personnel qu'il engrangeait. Là où elles se sont sans doute fait rouler, c'est quand Stäubli gonflait les bilans, avec certaines complicités, de ses sociétés pour faire croire qu'elles redémarraient et pour obtenir de nouveaux crédits. Les banquiers ne se donnaient évidemment pas la peine de vérifier si les chantiers annoncés étaient fictifs ou pas.

Mais en agissant ainsi, les banques et Stäubli ne causaient-elles pas du tort à d'autres entreprises, saines, elles?
Exactement, c'était une sorte de fuite en avant. Stäubli n'a pas seulement détruit des emplois dans les entreprises qu'il a pillées, des emplois en sursis il est vrai, il a surtout démoli les fournisseurs de ses entreprises.

Quel rôle a joué l'ami, Pierre Arnold, l'ancien patron de Migros?
Un exemple, Arnold, le président de la holding de Stäubli, dit qu'il est venu au secours de son ami, en versant, notamment, les salaires que la BCV ne voulait plus virer. C'est vrai, mais Arnold l'a fait après s'être assuré de pouvoir récupérer cette somme une fois les entreprises en faillite. La Caisse publique d'insolvabilité cantonale lui avait donné cette garantie. Il a fallu une intervention de l'autorité fédérale de surveillance, du seco, pour que ce stratagème échoue. Autrement dit, Arnold, qui se présente comme un monsieur au-dessus de tout soupçon, a tenté de faire payer aux contribuables les salaires qu'il devait aux travailleurs.

Comment expliquer que les banques se retournent aujourd'hui contre Stäubli?
Elles ne l'ont pas toutes fait. J'aimerais ainsi connaître le contenu de l'accord passé avec la BCV par exemple. Mais la BCGe qui est aujourd'hui partie civile a mis du temps pour attaquer Stäubli. Ainsi, après sa sortie de prison en 1997, Arnold a versé 500000 francs de caution; la BCG d'alors, a encore permis à Stäubli de se désendetter en reprenant pour 22 millions des actifs qui n'en valaient pas plus de 1 ou 2. C'est principalement là-dessus que porte le procès aujourd'hui. Je pense que la banque cherche à travers ce procès à se donner une nouvelle image. De fait, aussi, elle condamne les agissements de ses dirigeants d'alors.

Quelle leçon syndicale tires-tu de cette affaire?
Elles sont multiples, d'abord sans la détermination des travailleurs nous n'aurions pas pu récupérer les salaires. Sans ce bon travail syndical, les cadres ne nous auraient pas fait confiance et nous n'aurions pas pu dévoiler le «système Stäubli». Dans cette affaire, nous ne pouvions pas nous contenter de récupérer les salaires, nous devions rechercher les causes de cette débâcle. Faire preuve de courage, car les menaces étaient très fortes, les conseils de laisser tomber venaient de partout...

As-tu vécu, depuis, des situations de ce genre?
Oui, dans une moindre mesure. Mais à chaque fois que des consultants ou un repreneur débarquent dans une boîte, il faut se méfier. Le syndicat doit toujours être capable de disposer des informations nécessaires pour comprendre ce qui se trame. Sinon, nous sommes condamnés à jouer le rôle de pompiers. Ce n'est pas ainsi que se construit un syndicat.

Propos recueillis par SB




 

Edition n° 50 du 13 décembre 2006

 
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