Le bilan syndical de Serge Gaillard
Après avoir travaillé 13 ans à l'USS, l'économiste prend les rênes de la Direction du travail au SECO

Il porte un nom romand, mais il a grandi et vécu à Zurich avant d'entrer au secrétariat central de l'USS à Berne en 1993. Serge Gaillard, 51 ans, a marqué de son empreinte le mouvement syndical suisse. D'abord par ses nombreux appels en faveur d'une baisse des taux d'intérêt afin de relancer l'économie et le marché de l'emploi, puis par sa lutte en faveur des mesures d'accompagnement dans le cadre des accords bilatéraux Suisse - Union européenne. Le Conseil fédéral l'a choisi pour être le chef de la Direction du travail au Seco. Pour notre collègue économiste, l'heure du bilan de son activité syndicale a sonné.


La crainte de perdre sa place de travail et la baisse du pouvoir d'achat restent les deux principales préoccupations des travailleuses et travailleurs de notre pays. Ton avis?
Même si la Suisse connaît une vigoureuse reprise économique, ces peurs sont parfaitement justifiées. Ces dernières 15 années ont été mauvaises pour les salariés en Suisse. Il y a eu une forte crise économique. Durant cette crise, les salaires réels n'ont pratiquement pas été majorés, par contre les prélèvements sur les salaires ont fortement augmenté suite à l'explosion des coûts sociaux. Ce qui veut dire qu'aujourd'hui les salariés payent davantage pour l'assurance chômage, payent plus de TVA qu'il y a 15 ans et payent bien sûr encore beaucoup plus pour les assurances maladie. Il faut relever, cependant, que nous avons réussi à éviter une baisse des prestations des assurances sociales, voire améliorer les prestations du congé maternité et les allocations familiales. Ces deux problèmes - chômage et baisse du pouvoir d'achat - ont aussi été mes deux principales préoccupations tout au long des 13 années que j'ai passées à l'USS.

Qu'as-tu entrepris à l'USS pour combattre ces deux fléaux?
Nous avons lutté durant les années 90 pour une politique monétaire et financière capable de stimuler la croissance. Dans ce domaine, l'USS a obtenu un certain succès dans la mesure où l'actuelle politique monétaire est meilleure que par le passé. Comme la Banque Nationale a pratiqué ces dernières années un taux d'intérêt très bas, cela a permis à la Suisse de renouer avec la croissance. Actuellement nous créons en Suisse 30 à 40000 emplois par an. Pour la première fois depuis une quinzaine d'années nous avons une politique monétaire qui pousse à la croissance. Et cette croissance est plus forte qu'en Allemagne ou en Autriche. Chose qui ne s'était plus vue depuis les années 70.

La relance économique que nous connaissons actuellement ne profite pas à tous. Il y a des bas salaires et des travailleurs pauvres dans notre pays.
Notre campagne contre les bas salaires nous a permis d'obtenir une amélioration pour des dizaines de milliers de personnes, notamment des femmes. Nous devons continuer à tout mettre en œuvre pour utiliser cette phase de croissance afin d'augmenter les bas salaires et de permettre à un maximum de personnes qui ont été exclues du marché du travail de retrouver un emploi.


Le monde du travail connaît deux paradoxes: les jeunes peinent à y entrer et les quinquagénaires sont les premiers à être virés quand ça va mal.
Les entreprises doivent faire des efforts pour offrir une formation aux plus de 10000 jeunes qui se trouvent actuellement dans des circuits d'attente. Les propositions faites par Madame Leuthard pour augmenter les places d'apprentissage dans les cantons et pour demander un coaching personnel pour les jeunes en difficulté vont dans la bonne direction. Il faut aussi développer les places d'apprentissage dans les domaines de la santé et du social.

Et pour les seniors?
En ce qui concerne la précarisation de l'emploi pour les plus de 50 ans, il y a une certaine contradiction de la part du patronat. D'une part, il réclame le relèvement de l'âge de la retraite et d'autre part il exerce une forte pression sur les travailleurs âgés. Nous avons évoqué ce thème lors du dernier congrès de l'USS. Nous sommes d'avis que les entreprises devraient discuter avec les plus de 50 ans, les inciter à participer à la formation continue et ainsi les aider à développer un plan de carrière jusqu'à l'âge de la retraite officielle. Nous avons une chance exceptionnelle durant les trois ou quatre prochaines années de profiter d'une phase de reprise pour employer un maximum de personnes dans le marché du travail.

Dans trois ou quatre ans, nous connaîtrons à nouveau la crise?
Il faut être prudent. Si l'actuel cycle conjoncturel se déroule sur une durée normale, à la fin de la décennie il faudra s'attendre à une nouvelle récession. C'est aussi pour cela qu'à l'USS nous disons qu'il faut utiliser cette phase de croissance pour assainir rapidement les finances de l'assurance chômage et de l'assurance invalidité, quitte à prévoir pour ces deux assurances des prélèvements supplémentaires afin d'éviter une pression sur les prestations durant la prochaine récession.

Le plein-emploi, est-ce encore possible?
Oui! N'oublions pas qu'en 2000 nous n'avions que 1,8% de chômage en Suisse. Si nous utilisons la politique financière et monétaire pour avoir une croissance économique dans le but de créer des places de travail comme cela se passe aujourd'hui, et si les entreprises assument leurs responsabilités en décidant d'engager et d'aider davantage les personnes qui ont des difficultés à s'insérer dans le monde du travail, nous avons toujours eu en Suisse la possibilité de revenir à un taux de chômage très bas. Je suis persuadé que c'est une question de volonté politique. Il ne faut pas se résigner, il faut savoir être audacieux.

Est-ce que tu sauras être audacieux au Seco?
La première priorité de chaque politique économique doit être le plein-emploi. Une société ne doit pas se permettre le luxe d'empêcher des gens de travailler, c'est-à-dire de les empêcher de participer à la création de richesses.

Ta nomination à la tête de la Direction du travail au Seco a suscité des vagues dans les milieux patronaux, notamment de la part de la Société suisse des entrepreneurs qui, dans un communiqué, «se demande avec appréhension si avec son nouveau chef, la Division du travail laissera encore la marge de manœuvre requise en vue de solutions praticables avec l'économie». Qu'est-ce que tu réponds à ces craintes?
Au Seco je devrai m'engager pour une bonne protection des salariés tout en garantissant la flexibilité nécessaire pour les entreprises.

Deviendras-tu un chantre du néolibéralisme comme Daniel Nordmann et Beat Kappeler, eux aussi deux anciens secrétaires centraux de l'USS?
Depuis que je suis économiste, j'ai toujours eu pour but d'œuvrer pour le plein-emploi. Une société qui connaît le plein-emploi, de bonnes conditions de travail et des assurances sociales stables fait toujours partie de mes objectifs. En entrant au Seco, mes objectifs ne changeront pas, c'est mon rôle qui va changer. A l'USS j'ai été l'avocat qui lutte et polarise les revendications des travailleurs, au Seco je serai l'arbitre qui cherchera l'équilibre entre les divers intérêts. Mais soyons honnêtes, les plus grands progrès que nous avons obtenus dans le milieu syndical c'est lorsque nous sommes arrivés, à la fin de nos luttes, à des compromis.

Propos recueillis par Alberto Cherubini

 

Edition n° 51/52 du 22 décembre 2006

 
Imprimer l'article
 
Haut de la page