La Marianne au drapeau noir
Gardienne de la mémoire de l'anarchisme, Marianne Enckell livre quelques souvenirs

Impossible de parler de Marianne Enckell sans évoquer le Centre international de recherches anarchistes (CIRA), situé dans la pension de famille dont elle est propriétaire, avec ses frères, à Lausanne. Leur deux histoires se croisent, se complètent, se confondent, se nourrissent mutuellement. Et pour cause: Marianne Enckell fait partie des membres fondateurs, des veilleurs de la première heure, de cette incroyable bibliothèque rassemblant plus de 16000 livres, 4000 journaux, 450 vidéos et DVD et plusieurs mètres d'archives consacrés à l'imaginaire libertaire de son origine à nos jours. Aujourd'hui elle en est la gardienne, l'âme des lieux. Un esprit libre, rebelle, qui continue à puiser dans le CIRA, «cette malle aux trésors», des idées propres à nourrir sa réflexion.

Antimilitariste convaincue
Tout a commencé il y a plus de quarante ans. Marianne et sa mère se lient d'amitié avec un objecteur de conscience italien, réfugié dans nos frontières. Ce dernier, aidé de quelques camarades, conserve dans une chambre genevoise des ouvrages sur l'anarchisme. En 1961, il est expulsé de Suisse, compromis dans un attentat antifranquiste contre le consulat d'Espagne à Genève. Aidées de quelques amis, Marianne et sa mère décident de reprendre le flambeau, par amour des livres et forgées à un idéal largement antimilitariste et antinucléaire. Quelques camionnettes remplies d'une littérature «subversive» relient Lausanne. Bouquins et journaux sont stockés dans une pièce de la maison. Mai 68 marque un tournant dans la vie de la bibliothèque, alors encore quasi confidentielle. De nombreux auteurs sont réédités, de nouvelles publications voient le jour. Le développement des techniques d'impression contribue aussi à redonner du souffle au mouvement. Adieu les stencils bavant d'encre et les photocopies onéreuses. Les groupes actifs dans cette mouvance en profitent pour réaliser journaux, affiches et tracts. L'anarchisme ressort du bois. Largement sollicité, le CIRA s'étend.

Vie communautaire et syndicalisme
Cette période marque aussi profondément Marianne Enckell. Ses études de sociologie terminées, elle se frotte à la vie en communauté et cumule les petits boulots. Elle va notamment travailler pour Lucien Tronchet - syndicaliste et anarchiste genevois qui participa à la guerre d'Espagne - avant de s'engager dans l'Union internationale des travailleurs de l'agriculture, de l'agroalimentaire et de l'hôtellerie. «Une très belle expérience» note Marianne Enckell. «Nous décryptions les activités des sociétés, coordonnions les crises, les campagnes de solidarité... Il nous fallait être rapides, efficaces. Pas de grandes considérations théoriques mais une confrontation aux réalités du terrain...» La secrétaire syndicale consacre une dizaine d'années à cette activité avant de lancer le bureau romand de l'Oseo. Une tâche lourde de défis, celle-ci coïncidant avec l'explosion du chômage dans nos frontières. Pas de quoi rebuter l'anar qui, le chantier organisé, quitte cet emploi. Ce parcours professionnel ne la détourne pas pour autant de son investissement dans le CIRA qui, de 1975 à 1988, déménagera à nouveau à Genève en raison de l'exiguïté des locaux avant d'être réinstallé dans la pension de famille.

Ni Dieu ni maître...
«Nous avions reçu un petit héritage. Il nous a permis de raser les communs et de construire un nouvel espace.» Pendant 18 mois, des sympathisants bricoleurs s'attèlent à la tâche. Aujourd'hui, le CIRA s'étend sur 130 m2. Habitant un des appartements de la maison, Marianne Enckell y travaille comme bénévole régulière. Auteur d'ouvrages sur l'anarchisme, gagnant sa vie avec des traductions, la sexagénaire polyglotte n'a rien perdu de son idéal d'antan. «Si tous les mouvements sociaux ont échoué, il y a toujours des groupes qui n'en veulent pas de ce foutu monde. Des mouvements solidaires, généreux, signes de résistance, qui permettent d'entretenir l'espoir.» Influencée par l'anarchisme aussi bien dans sa façon de penser que de vivre, la militante continue, avec son entourage, à fonctionner selon un mode aussi égalitaire que possible, libre et autonome. Elle n'a fait siennes ni les règles du ciel, ni de la tradition ou de l'Etat. Partant du principe que les rapports entre humains, affranchis de toutes formes d'autoritarisme ou de soumission, sont nettement plus riches. Formulée par Bakounine, un des pères de l'anarchisme, la devise «Ni Dieu ni maître!» continue à faire mouche auprès de cette Marianne au drapeau noir qui trouve dans l'anarchisme, «cette utopie stimulante», matière à colorer son existence.

Sonya Mermoud


Le CIRA cherche 150 000 francs pour devenir propriétaire des locaux et du terrain. Les souscriptions comme membre (40.-/an donnant accès à la bibliothèque) et cotisations de soutien sont les bienvenues. CCP 12-17750-1, CIRA Genève.

 

Edition n° 11 du 14 mars 2007

 
Imprimer l'article
 
Haut de la page