Swissair: La justice a sélectionné les délits
Michel Béguelin juge sévèrement le procès fait aux anciens responsables

Après six semaines d'audiences, le procès des 19 anciens responsables de Swissair s'est achevé le 9 mars. Le verdict est attendu pour le mois de mai.
Devant le Tribunal de district de Bülach, le Ministère public a requis contre tous les accusés des peines de prison allant de 6 à 29 mois assortis d'amende sous forme de peine: entre 38'000 et plus d'un million de francs. Seul Mario Corti, le président du conseil d'administration, risque la prison ferme: 6 mois. Les avocats ont tous réclamé l'acquittement, voire une indemnisation pour leurs clients. Michel Béguelin, conseiller socialiste aux Etats et ancien secrétaire du syndicat SEV, s'exprime sur ce procès.

Vous espériez que ce procès permette de comprendre comment 10 à 17 milliards de francs se sont volatilisés en 3 ans. Espoir comblé?
Non. Le procès n'a pas permis de clarifier toutes les circonstances de la disparition de 17 milliards de francs en 3 ans. Qu'une entreprise puisse perdre de l'argent, cela fait partie des règles du jeu de l'économie. Mais Swissair, en fait le SairGroup, était dirigé par le gratin politico-économique du pays, ce gratin qui célèbre en permanence les vertus du libéralisme radical performant, en dénonçant avec la même constance la nullité de l'Etat en matière économique. Pour la période 1998, 1999 et 2000, précisément la phase où l'entreprise est passée du stade de «banque volante» à celui de canard très boiteux, le procès n'a rien apporté de nouveau. Mais cela était programmé: la justice a sélectionné les délits en fonction du délai de prescription de 7 ans et demi qui arrive à échéance en février 2008. Ainsi tous les délits possibles antérieurs à 2000 ont pratiquement été abandonnés.

Ce procès a-t-il permis de confondre les responsables? De comprendre si les accusés ont agi par incompétence, par intérêt personnel ou pour d'autres raisons encore?
Les responsabilités n'ont été précisées que d'une façon très partielle, en fait seulement pour la période de janvier 2001 au «grounding» du 2 octobre de la même année. Par exemple, le prévenu Bruggisser, sans doute l'acteur principal de la politique catastrophique des années précédentes, ayant été licencié précisément le 21 janvier 2001, échappe pratiquement à toutes charges concrètes. Par contre Mario Corti, qui a repris toutes les responsabilités à partir de fin mars, s'est retrouvé automatiquement le plus chargé. Je dénonce l'attitude lamentable des administrateurs qui se sont tus, démontrant ainsi leur manque total de sens des responsabilités, par conséquent leur incompétence. Sont-ils en plus négligents, auteurs ou complices de manipulations? La question reste ouverte. Quant à l'intérêt personnel, comme on ne connaîtra jamais le détail des manipulations intervenues avant 2001, on ne peut pas savoir si certains en ont profité, ni leur ampleur. Par ailleurs, il subsiste une autre inconnue d'importance: le grounding a-t-il été délibérément organisé pour obliger la Confédération à injecter les milliards nécessaires à la place des acteurs privés dont c'était la tâche? Cette hypothèse ne peut être exclue. Et ce fait à lui seul montre toute la faiblesse du procès.

Fallait-il que la Confédération vole au secours de Swissair en injectant 3 milliards?  
Personnellement, j'ai vigoureusement combattu l'engagement financier massif de la Confédération, pour deux raisons fondamentales: Primo, c'était l'affaire des intérêts privés à la tête de l'entreprise d'assumer leurs responsabilités; appeler l'Etat à l'aide après l'avoir vomi en permanence, ce n'est pas sérieux. Secondo, rien n'était prévu en faveur du personnel.

Pensez-vous que la justice sorte grandie de ce procès?
Le fonctionnement de notre justice en matière de grands délits économiques est indigne de l'Etat de droit qui abrite la troisième place financière de la planète. Les USA avec l'affaire Eron, l'Italie avec le scandale Parmalat, des affaires d'une ampleur comparable au scandale Swissair, ont démontré qu'elle disposait d'un système judiciaire capable de traiter efficacement de tels cas, en toute indépendance et dans des délais acceptables. Le système suisse, tel qu'il a fonctionné dans l'affaire Swissair, favorise systématiquement la défense, en l'occurrence au détriment du personnel et des collectivités publiques.
 
Quel jugement portez-vous sur la compagnie Swiss aujourd'hui?
Swiss est une compagnie aérienne, filiale de Lufthansa - qui a fait une affaire en or - dont le rôle est d'occuper la niche commerciale «vols à longue distance de qualité suisse».

Swisscom entend acquérir Fastweb, un opérateur à large bande en Italie, craignez-vous un scénario à la Swissair dans cette affaire?
Swisscom est une SA de droit privé dont le rôle est de pomper un maximum d'argent en exploitant toutes les opportunités. Elle a déjà beaucoup investi à l'étranger et beaucoup perdu. En Malaisie, il y a 8 ans, en Allemagne plus récemment. En tant que contribuable, il me reste à espérer qu'elle ne perde pas trop en Italie...

Propos recueillis par SB

 

 

Edition n° 13 du 28 mars 2007

 
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