La lettre qui bousille une vie
Après avoir travaillé 10 ans dans la restauration ferroviaire, Monsieur X a été licencié

Une semaine avant Noël, Monsieur X, 47 ans, a reçu sa lettre de congé de la part de la direction d'Elvetino. Raison invoquée: restructuration. Mais Monsieur X n'a jamais entendu parler de restructuration et il se demande pourquoi il a été mis à la porte comme un malpropre.

- Railbar, bonjour!
- Bonjour, un café s'il vous plaît.
- Vous prenez un croissant avec?
Cela fait 10 ans que je croise Monsieur X, serveur Railbar sur la ligne Genève-Zurich. Un homme calme, souriant. Son service a toujours été impeccable.
A la mi-mars, Monsieur X me sert mon café, me souhaite la bonne journée puis revient sur ses pas et me parle.
- Voilà, c'est la dernière fois que je vous ai servi. A la fin du mois, j'arrête. J'ai reçu ma lettre de congé. Je ne sais pas pourquoi, mais on m'a licencié.
- Vous avez retrouvé du travail?
- Non, je cherche mais ce n'est pas facile.
Nous nous sommes revus quelques jours plus tard à Genève dans un bistrot près de la gare de Cornavin. Monsieur X arrive au rendez-vous en tenant dans sa main sa lettre de congé. Une lettre recommandée expédiée de Zurich le 18 décembre de la part de la direction d'Elvetino, la filiale 100% CFF qui gère la restauration ferroviaire et les trains de nuit. «Suite à la restructuration interne, vous êtes licencié pour le 31 mars... Vous trouverez ci-joint le formulaire " Demande de renseignement" et le formulaire "Note sur l'assurance maladie et accident"... En cas de question, veuillez vous adresser à l'administration du personnel»... etc. Cinq feuillets accompagnent la lettre de congé. Ils sont rédigés en allemand! «Et je comprends que dalle à l'allemand, s'énerve notre interlocuteur. Avant on nous informait en français. Quel mépris!»
- C'est quoi cette restructuration interne?
- Je ne sais pas. A Genève, nous sommes une demi-douzaine à travailler sur les Railbar. Je suis le seul à avoir été licencié. Je ne sais pas pourquoi.
- Avez-vous téléphoné à l'administration du personnel comme le suggère la lettre?
- Oui, et ils m'ont dit que j'ai été congédié à cause de la restructuration. Mais je ne sais pas de quelle restructuration ils parlent.

« C'est tombé sur ma poire, voilà !»
Alors Monsieur X essaie de comprendre pourquoi il a passé à la trappe.
- J'ai toujours bien fait mon travail. Si mon boulot ne donnait pas satisfaction, ils me l'auraient dit.
- Que disent vos collègues?
- Ils ne comprennent pas. Certains m'ont dit qu'ils me regrettent. Mais bon... Nos chefs à Zurich voulaient supprimer un poste, c'est tombé sur ma poire, voilà. L'année passée, au mois d'octobre, j'avais planifié une semaine de vacances pour rester avec mes deux enfants de 9 et 8 ans. Elvetino m'a appelé pour me demander de venir travailler pour remplacer un collègue. J'ai refusé. Je voulais passer cette semaine avec mes enfants. C'était prévu de longue date. Peut-être que c'est à cause de ça qu'ils m'ont licencié. Mais alors qu'ils me le disent.
Maintenant, Monsieur X est inscrit au chômage. Il n'est ni membre du SEV, ni membre d'Unia, les deux syndicats qui ont signé la convention collective de travail avec Elvetino. Dommage! S'il était syndiqué au SEV ou à Unia et s'il avait demandé de l'aide à l'un des deux syndicats, peut-être que les choses ne se seraient pas passées comme ça.
Monsieur X vit depuis une vingtaine d'année en Suisse. Il est congolais. Sa femme est camerounaise. Ils se sont connus à Genève. Le 1er mai, il aurait fêté ses dix ans dans la restauration ferroviaire. Il regrette les premières années où il travaillait dans les trains avec des chariots qui offraient un plus vaste assortiment aux clients, où la direction traitait son personnel avec davantage de respect, où l'on payait les heures supplémentaires, où l'on pouvait commencer son service 20 minutes avant le départ du train, lui laissant ainsi le temps de préparer le chariot.
- Quel est le montant de vos derniers salaires?
- Je touchais 3125 fr. fixe par mois, plus les pourboires et 3% sur le chiffre d'affaires.
- Comment ça se passe à la maison ces jours-ci?
- C'est difficile. J'ai de la peine à dormir. Je dors, je me réveille. Je dors, je me réveille. Cette lettre a bousillé ma vie. Si au moins je savais pourquoi on m'a licencié.
- En avez-vous parlé avec vos enfants?
- Non, je ne veux pas leur dire que j'ai été licencié. Je leur dis que j'ai quitté, que cela n'allait plus au boulot.

Propos recueillis par Alberto Cherubini

 

Edition n° 14/15 du 4 avril 2007

 
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