L'espoir abusé
Une Africaine parle de son exil. Ce 1er Mai est placé dans le monde sous le signe du respect

Je suis née en Afrique occidentale. Ma famille est polygame. Mon père est paysan. Petite, il a exigé que l'on m'excise. Lorsque la plaie a guéri, je me suis adonnée à mes études. J'aimais aller à l'école. Je suis sortie parmi les cinq premières du lycée. Ce qui m'a permis d'aller à Cuba. Là-bas j'ai appris l'espagnol et j'ai obtenu le diplôme d'éducatrice de la petite enfance. A mon retour au pays, mon père m'a forcée de me marier à un monsieur alcoolique. J'ai dû accepter parce qu'il nous aidait au niveau de la dépense. Je n'avais pas le choix. Avec lui je n'ai pas connu le bonheur. Ce mariage a duré 10 ans. J'étais battue et maltraitée. C'est ce qui m'a fait quitter mon pays. J'y ai laissé deux enfants. Deux filles âgées de 5 et 10 ans. Elles me manquent beaucoup. J'ai demandé l'asile à la Suisse. Lorsque j'ai obtenu le permis F, on m'a dit que je pouvais travailler. J'ai tout de suite cherché du boulot. Les premières offres qui m'ont été faites, sous le prétexte de chercher des femmes pour le nettoyage ou pour servir dans des bars, ça s'est avéré tout de suite que c'était pour du sexe. Je suis prête à faire n'importe quoi pour gagner ma vie, mais pour rien au monde je veux perdre ma dignité.

«Je veux changer ta vie»
J'habite dans un centre pour requérants. Un jour, par l'intermédiaire d'une amie, j'ai trouvé du travail dans un café-restaurant qui fait aussi petit hôtel. Le patron m'a expliqué comment ça marche avec la machine à café, les tickets de caisse et tout ça. Je n'avais jamais travaillé dans un restaurant. J'étais contente d'apprendre. Puis le patron a voulu me montrer les chambres de l'hôtel que je devais entretenir. Arrivés à l'étage, il m'a dit que j'étais belle, que j'avais une belle poitrine, que je pouvais me faire un double salaire. En travaillant comme serveuse et en allant avec des clients. Il m'a proposé de m'installer dans son hôtel. Je lui ai répondu: «Je crois que vous m'avez fait venir ici pour m'expliquer mon travail parce que je suis une bleue dans ce métier. Et j'aimerais que vous me fassiez mon contrat de travail, j'en ai besoin pour le montrer à l'institution qui m'accueille.» Il a dit que le contrat pouvait attendre. Et il a insisté. «Tu ne veux pas te marier à un Suisse? T'as pas envie d'avoir tes papiers? Je m'intéresse beaucoup à toi. J'ai connu une Africaine qui est décédée 3 semaines avant notre mariage. Depuis les Africaines me manquent. Toi je veux te marier. Je veux changer ta vie.» Je lui ai répondu: «Qu'est-ce qui prouve que vous pouvez changer ma vie en un clin d'œil? Je viens à peine de vous connaître!» Il ne me lâchait pas. «T'as trop la mentalité africaine.» Je lui ai montré mon bras: «Vous voyez ma peau? Elle est noire. Je suis Africaine. Je ne peux pas renier mes origines. Jamais!» Il a continué. «Je veux t'aider. Regarde-moi. J'ai besoin de câlins.» Et il a commencé à me toucher. Je l'ai éloigné et en partant je lui ai quand même demandé si je pouvais venir travailler le lendemain. Il m'a répondu: «Il n'y a pas de problèmes. C'était un vendredi soir.

«J'en pouvais plus»
Le samedi matin, j'ai commencé mon travail au café. Les clientes et les clients avaient l'air de m'apprécier. Ils me donnaient des pourboires. Mais je ne les prenais pas. Je laissais tout l'argent dans la caisse. Cependant je n'avais plus affaire au même homme. Mon patron était devenu distant à mon égard.
Le lendemain, le dimanche matin, il a paru carrément surpris de me revoir. «Ah, tu es venue?» Il faisait beau. Au milieu de la matinée, je servais sur la terrasse. Tout d'un coup mon patron me lance devant les clients. «Tu peux te déshabiller? J'ai envie que tu enlèves ton pull et serves les gens en soutien-gorge.» Il me parlait comme s'il s'adressait à une esclave. J'ai fait comme si je n'avais rien entendu et j'ai continué mon travail. Un client est arrivé avec un gros chien. J'ai sursauté en voyant le chien. Le client m'a gentiment dit qu'il ne fallait pas avoir peur. Mon patron a lancé devant les clients. «Non, si elle a peur des chiens, c'est parce que c'est une chienne, une vraie chienne...» J'ai failli pleurer. Je tremblais. J'essayais de réfléchir. Il doit se dire comme j'ai besoin de ce boulot, donc je suis prête à supporter n'importe quoi. Et que j'allais peut-être finir par accepter ses avances. Il continuait à me narguer. Il tirait mon pull et disait aux clients: «Regardez voir comme elle est habillée!» J'en pouvais plus. J'ai pris mes affaires et je suis retournée au centre de requérants. La haine montait en moi. J'avais envie de tout casser. Je voulais parler à la police. Mais l'intendant du centre m'a déconseillé. Il m'a dit: «Ça sera ta parole contre la sienne et, si ça se trouve, les autres employés du café témoigneront en faveur du patron de peur de perdre leur place de travail.» L'après-midi même que j'ai été insultée, j'ai parlé de ce qui m'était arrivé à mes sœurs et mes frères africains qui vivent au centre d'accueil. Les hommes voulaient aller casser le bistrot. Je n'étais pas d'accord.

Nécessiteuses
Le lundi matin, sur conseil de l'intendant du centre, je suis retournée voir mon patron pour qu'il me paie mes heures. Je lui ai dit que je ne pourrai jamais effacer de ma mémoire sa bassesse, son injustice, son racisme. Je lui ai aussi dit que lorsqu'il m'a traitée de chienne, j'aurais pu tout casser dans son café. Mais je ne l'ai pas fait par égard pour les clients. Et parce que lui et moi nous n'avons pas été éduqués de la même manière. Il m'a donné mes 150 francs et il a encore essayé de me toucher.
Maintenant je ne peux plus vivre ici. J'ai l'impression que tout le monde est au courant de l'humiliation que j'ai subie. Je deviens paranoïaque. Mes sœurs africaines me disent que c'est comme ça ici. Les Blancs savent que nous sommes nécessiteuses, alors ils nous proposent le sexe.
Au centre de requérants, lorsque je parle avec des collègues, ça va. On parle forcément beaucoup de l'asile. Il y en a qui deviennent fous lorsqu'ils reçoivent des lettres de refus, des lettres qui leur disent qu'ils doivent quitter la Suisse. Ils dépriment. Ils n'ont plus envie de manger. Ils ont envie de faire des bêtises.
Sinon, lorsque je suis seule, je lis, je prie où j'écris sur mon parcours, sur l'asile. Je suis une musulmane pratiquante. Je me couvre la tête uniquement pour prier. Chaque fois que je prie, je me couvre. Je ne plaisante pas avec ça. Je prie cinq fois par jour. Je suis assise en tailleur. Parfois je fais des prières supplémentaires la nuit. On est plus proche de Dieu la nuit.

«L'Europe n'est pas une couleur»
J'écris surtout lorsque j'ai la tête pleine de cafard. J'ai donné un titre à mon cahier, «L'Europe n'est pas une couleur». Oui, j'ai la déception de l'Europe, par rapport à ce que l'on voit à la télé... On quitte son pays avec beaucoup d'espoir et puis voilà. Mon souhait le plus ardent, c'est d'avoir mes deux filles près de moi. Parce que je n'ai jamais souhaité me séparer un jour de mes enfants. Je les aime. Je les vis. Je les respire. Elles sont présentes en moi malgré leur absence. Elles vivent chez une amie. Mon mari est gendarme. Si je retourne au pays, il est capable de me fusiller, de m'égorger, de me tuer comme on tue une poule. Les gendarmes font ce qu'ils veulent. Ils peuvent te tuer en pleine journée et personne ne va parler. Dans mon pays, on n'a pas le droit de réclamer quoi que ce soit envers les représentants de l'autorité. Tu es obligée de fermer les yeux. C'est trop dur. Voilà pourquoi de nombreux Africains abandonnent tout et viennent en Europe.
Quand je pense à ce qui m'est arrivé, je me fâche beaucoup par rapport à ce que mon père m'a fait. S'il m'avait laissé le temps de mettre en pratique ce que j'avais appris à Cuba, ça ne se serait jamais passé comme ça. Je ne serais pas dans cette merde!

Propos recueillis par Alberto Cherubini

 

Edition n° 17/18 du 25 avril 2007

 
Imprimer l'article
 
Haut de la page