Une jeunesse chinoise
Un film de Lou Ye

Les changements de mœurs ou politiques que connaît une société sont rarement brutaux, sauf éventuellement dans une phase révolutionnaire  où ils sont peut-être plus rapides.

Le cinéma reflète parfois ces changements. Mais sait-il les précéder, se fait-il parfois annonciateur d'un futur plus ou moins proche. Le cinéma ne précède certes pas les changements qui affectent une minorité de personnes. Mais il s'en fait parfois l'écho avant que le changement n'affecte une société entière.

Quand le sport précédait la politique
Cette remarque ne touche pas le seul cinéma. Rappelons-nous, sous Nixon, une rencontre de ping-pong, en avril 1971, entre américains et chinois qui se regardaient en chiens de faïence agressifs. Une anodine rencontre sportive, donnant naissance à la diplomatie du « ping-pong », avait été l'étape nécessaire à la visite de Nixon en Chine, un rapprochement qui se sera avéré plus économique que politique ayant changé en partie l'ordre des choses dans le monde.

Une femme présidente aux USA ? Encore de la fiction !
Et en France ?

Anecdotique ? Peut-être ! Deux séries télévisées, l'une française, l'autre américaine ont pris pour personnage central une femme devenue présidente des USA - Commander in chief avec Geena Davis - ou présidente de la république française - L'Etat de grâce de Pascal Chaumeil. Elles ne se comportent pas tout à fait comme des hommes. L'attention aux autres, la sensibilité à la vie privée y occupent bonne place. Les deux séries furent des échecs à l'audimate. Le public, quand il n'aime pas, ne réagit pas à la qualité intrinsèque.  Les deux séries étant d'un bon niveau, il s'est passé autre chose. La récente campagne présidentielle française aura fait apparaître une bonne dose d'irrationnel à travers la manière dont certains ont rejeté Ségolène Royal, bien contents de pouvoir ironiser sur le drapeau à domicile ou l'encadrement para -militaire de délinquants débutants. L'inconscient collectif masque ainsi son manque de confiance dans une femme pour occuper une haute fonction.

Les contradictions de la Chine
Alors, ce film chinois? On sait que la société chinoise reste misogyne, que le parti combat la natalité qui dépasse un enfant par famille, qu'on y préfère les naissances de garçons à celles de filles. Si l'économie s'est rapprochée du marché, si l'argent commence à profiter à des minorités, la fermeté reste au pouvoir avec une censure éprouvante. La peine de mort sert toujours de punition. Des mineurs meurent en nombre dans des mines où les conditions de travail sont épouvantables. La Chine contemporaine s'ouvre aux lois du marché et à l'argent mais reste bloquée pour les droits de l'homme (et plus encore de la femme). L'amour reste encore tabou ; le faire ? Mieux vaut n'en pas parler. La société chinoise telle que nous la connaissons n'accepte pas la notion de plaisir en général, ni celui de la sensualité en particulier?

Faire l'amour (au cinéma !)
Lou Ye, 40 ans, est considéré comme un « jeune » cinéaste de la sixième génération des créateurs, ceux du début de ce siècle. Que nous raconte film? Une jeune fille, Yu Hong (Hoa Lei) quitte sa campagne et un amant un peu brutal pour entreprendre des études à Pékin à la fin des années quatre-vingt. Séduisante, elle sème un peu la perturbation sur le campus puis s'éprend de Zhou Wei (Guo Xiandong), étudiant tout de même un peu suffoqué par la tornade qu'elle représente. Ces jeunes vont pourtant vivre une passion amoureuse physique, totalement inattendue dans le chaste cinéma chinois. L'histoire d'un couple libre et provocateur va en même temps s'inscrire dans le grand mouvement d'espoir des étudiants de Pékin qui se termina par les massacres de la place Tien An Men en juin 1989. Ce couple qui prend plaisir à faire l'amour lors d'une relation sentimentale compliquée est le reflet individuel de la folie du monde des étudiants s'emparant de la liberté à bras le corps, pour se réveiller massacré par les chars, brimé par l'autorité. Le couple éclate : elle s'en ira vers le sud où elle collectionnera les emplois décevants et les amants superficiels. Lui gagnera Berlin où il assistera à la Chute du mur avec des amis, loin de son pays d'origine.

Condamné au silence pendant cinq ans.
Est-ce donner dans le « pipeule » si l'on accepte comme vraie une information disant que le cinéaste Lou Ye n'était pas sur la place Ten An Men en juin 1989, mais dans un dortoir avec son amie ? Il avait pourtant parfaitement le droit de nourrir son film d'une dimension autobiographique transposée.
En cours de route, un partenaire français est devenu co-producteur du film. Une jeunesse chinoise a ainsi pu participer à la compétition cannoise en 2006 et qu'il peut sortir maintenant en Europe. Le film, et cela n'a rien de surprenant, ne sort pas en Chine. Son auteur ainsi que sa productrice chinoise se voient interdire toute occupation cinématographique durant cinq ans.

Interdit politique ou moral ?
Le cinéaste se bat avec la censure pour faire modifier la décision prise à son égard ; ce n'est du reste pas la première fois qu'il se trouve dans cette position de  « censuré ». Il aimerait bien savoir officiellement pourquoi son film est traqué: pour avoir rappelé les événements de Tien An Men ou pour avoir évoqué avec franchise et crudité l'aspect désordonné de l'amour physique ou de liaisons successives. Pour des raisons politiques ou morales ? Mais peut-on vraiment les distinguer dans la société chinoise actuelle ?

Le dégel ?
Il faut aussi souligner l'aspect féministe du film. Une voix-off intervient à plusieurs reprises, celle de la jeune femme qui raconte sa vie, commente ses émotions, explique ses sentiments. Un personnage féminin fort sert de moteur au film.

Une jeunesse chinoise précède des changements pour l'ensemble de la population qui sont probablement en train de se produire en Chine. Il  confirme un désir de liberté, de justice, s'interroge sur le droit au plaisir. Montre-t-il ce que la Chine se devrait d'être alors que les Jeux Olympiques d'été vont se dérouler à Pékin en  2008 ? Ce cinéma qui ose parler politique récente et mœurs plus libres, à coup sûr, exprime l'espoir d'une ouverture au bonheur et au monde plus grande. Utopie ? Ou enfin un dégel timide ?

Freddy Landry
(22.04.2007)

 

Edition n° 17/18 du 25 avril 2007

 
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