La révision de l'AI fera empirer la situation des ouvriers mal en point
Les secrétaires syndicaux voient tous les jours des cas de travailleurs broyés par la dureté du système AI

Ceux qui hésiteraient encore à rejeter la 5e révision de l'AI, ce 17 juin, seraient bien inspirés de consulter les secrétaires syndicaux Unia. Ces derniers ne cessent de traiter des cas dramatiques, d'aider des travailleurs durement touchés dans leur santé mais rejetés par un système AI trop déshumanisé. Ils verraient que l'abus est plutôt du côté du législateur que de celui de l'assuré. Coup de projecteur avec Armenio Cabete, d'Unia Transjurane.

Armenio Cabete est un homme calme, mesuré. Mais lorsque ce secrétaire Unia Transjurane, bon connaisseur des chantiers de la région, évoque les cas d'assurance invalidité dont il s'occupe, on décèle dans sa voix les accents du dépit, pour ne pas dire de la révolte. «Je vois trop d'injustice, trop de gens qui ont tout donné à leur entreprise, qui ont laissé leur santé sur les chantiers et qui se voient rejetés comme de vulgaires rebuts, brisés financièrement et moralement par des décisions administratives contre lesquelles ils ne peuvent rien.»

Largué à 59 ans
Dernier cas en date, Diego*, maçon de 59 ans, domicilié dans le Jura bernois. «Malgré des opérations du dos il y a quelques années, il a tenu à continuer son travail sur les chantiers, avec une grande volonté. Mais en 2003 il a rechuté ce qui lui a valu en 2004 l'obtention d'une rente invalidité (3/4 de rente). Mais au début de l'année dernière, l'AI lui a supprimé cette rente, en se fondant sur un rapport médical qui disait qu'il pouvait reprendre un travail dans une activité adaptée. Or l'état de santé de Diego n'avait pas changé. J'ai confié cette affaire à un avocat, mais nous n'avons pas obtenu gain de cause.» Pourquoi? Tout simplement parce que le règlement prévoit une possibilité de réinsertion dans une activité légère. Mais où? «Nulle part. Personne ne veut engager un maçon proche de la soixantaine. Mais le pire, c'est que personne n'a jamais proposé à Diego des cours de réinsertion ou des stages d'observation professionnelle. Il n'a jamais vu personne, n'a jamais reçu le moindre conseil, la moindre orientation. Son cas a été jugé uniquement sur dossier.»
Pour Armenio Cabete, ce cas démontre parfaitement «le fossé qui existe entre la théorie et la réalité quotidienne». Explication: la perspective d'une réinsertion est ce qui fonde l'AI à couper ses rentes. Mais chacun sait, à moins de se voiler la face, que cette possibilité reste à l'état virtuel. Conséquence? «Diego s'est retrouvé au chômage. Et là, personne ne veut non plus d'une personne de cet âge, souffrant d'un handicap et qui n'a pas de formation hors des métiers du chantier. Le droit à ses indemnités va bientôt s'éteindre et il n'aura plus aucun revenu. En plus, cet homme est moralement brisé, il se sent humilié, rejeté, rabaissé.»

Qui abuse?
Loin d'être isolé, ce cas est emblématique. «La situation ne cesse de s'aggraver. L'AI est de plus en plus restrictive au point que ces trois dernières années, nos demandes de rentes se sont pratiquement toutes soldées par une réponse négative.» A cela s'ajoutent des délais de procédure qui ne cessent de s'allonger. «Pour être fixés sur leur sort, les gens doivent patienter parfois cinq ou six ans. Beaucoup finissent par craquer, et parfois par sombrer dans le désespoir et la dépression car l'attente et l'incertitude viennent s'ajouter à leur maladie.»
Alors, lorsque Armenio Cabete entend les partisans de la 5e révision de l'AI invoquer les «abus» pour justifier le durcissement de la loi, son sang ne fait qu'un tour. «Qu'ils viennent un jour voir ceux qu'ils traitent d'abuseurs et ils seront édifiés. Il faut savoir aussi que les rentes accordées dépassent rarement 1500 francs par mois. Vous en connaissez beaucoup, vous, des gens prêts à perdre leur travail volontairement pour toucher cette aumône. L'abus vient au contraire de la sévérité excessive et de la déshumanisation des règlements.»

Le pire est à venir
Cette situation déjà injuste va encore se dégrader si la 5e révision devait être acceptée ce 17 juin. «Cette loi est un catalogue de contraintes pour l'assuré qui devra, en plus de subir davantage de sévérité, perdre le droit au secret médical. Cette révision prétend que des économies seront dégagées grâce à l'augmentation des réinsertions. Comment croire à cette promesse quand aujourd'hui déjà, cela ne fonctionne pas comme il faut. Sans obligation pour les entreprises d'intégrer un certain quota de personnes handicapées, l'insertion n'est qu'une belle parole.»
Armenio Cabete ne nie pas du tout la nécessité d'assainir les comptes de l'assurance invalidité. «Mais pas en bricolant sur le dos des assurés. Ce qu'il faut, c'est un financement solidaire et surtout, diminuer les cas d'invalidité en améliorant la sécurité et la santé au travail.»

Pierre Noverraz

* Prénom modifié.

 

Edition n° 24 du 13 juin 2007

 
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