Tueuse d'emploi, la finance spéculative est dénoncée par les syndicalistes
Les délégués Unia du secteur industriel demandent des garde-fous pour prémunir l'économie de la prédation financière

Lors de leurs assises, début juin, les délégués Unia de l'industrie ont dénoncé le rôle destructeur des fonds spéculatifs. Ils demandent une régulation du marché des capitaux ainsi qu'une responsabilisation des banques et des caisses de pension face à ces fonds. Il y a urgence car les requins de l'économie de casino se livrent au pillage en règle des grandes entreprises, au détriment de l'emploi et du patrimoine industriel.

«La place financière détruit des emplois. Les travailleurs font les frais de spéculateurs qui les privent de leur gagne-pain. Les ventes et achats d'entreprises ne répondent plus à aucune logique industrielle, mais visent en premier lieu à faire grimper le cours des actions. Au lieu d'assurer le développement des entreprises, les réserves sont distribuées aux actionnaires sous forme de dividendes spéciaux. Si nous ne stoppons pas les requins de la finance, ils anéantiront ces prochaines années des milliers d'emplois dans l'industrie.» C'est en résumé le cri d'alarme lancé par la centaine de délégués Unia du secteur de l'industrie, réunis en assemblée annuelle le 2 juin à Berne.

Doper les actions
Le fait que les délégués aient donné leur priorité à ce thème est révélateur d'une situation inquiétante. La finance spéculative, autrefois réservée aux opérations de court terme, étend aujourd'hui ses tentacules sur l'ensemble de l'économie. Il y a peu, les jongleurs boursiers ne s'intéressaient guère à l'industrie au motif que les rendements s'inscrivaient dans le long terme. Aujourd'hui, ils ont trouvé le moyen d'en tirer un enrichissement rapide, grâce à différents instruments financiers spéculatifs. On ne compte plus le nombre d'entreprises rentables qui finissent par disparaître, après avoir été vidées de toute leur substance pour combler l'appétit démesuré des actionnaires. Ni les emplois perdus, les ressources pillées, le savoir-faire dilapidé, les entreprises démantelées.
Ce pillage à grande échelle est un phénomène nouveau. Certes, la course à la maximisation des profits existe depuis belle lurette. Délocaliser les entreprises pour profiter des bas salaires, supprimer des emplois et augmenter les cadences de travail pour doper la productivité, ce sont là des pratiques connues de longue date. Mais quelle que fut la manière dont on traitait la poule aux œufs d'or, on se gardait bien de la tuer, histoire d'assurer ses œufs à long terme. Désormais, au contraire, la règle est de vendre les œufs immédiatement puis de tuer la poule afin d'en rentabiliser la viande sans délai. Autrement dit, on achète une entreprise, on vend ses stocks, on supprime le département de la recherche et développement, on ampute les investissements. Tout cela a pour effet de gonfler les bilans et, par conséquent, de doper le cours de l'action, jusqu'à la revente de la dépouille. Une dépouille évidemment surévaluée par des courtiers davantage inspirés par des stratégies virtuelles que par les réalités industrielles.

Economie sans visage
L'hebdomadaire français Marianne, pourtant centriste, qualifie ce néocapitalisme de «nouvelle barbarie». Il y a consacré voici peu un excellent dossier. «Le classique épargnant a été remplacé par les fonds de placement, les fonds spéculatifs, les fonds de pension en majorité anglo-saxons qui courent la plus-value rapide et grasse sans se soucier le moins du monde du capital humain de l'entreprise, de son devenir à moyen et long terme. Aussi bien exigera-t-on des licenciements même si l'entreprise réalise, par exemple 5% de profit. Pourquoi? Parce qu'on a promis 10% au moins aux actionnaires des fonds de placement et qu'il faut donc faire remonter la Bourse, fût-ce au détriment de l'emploi et du développement.» Jean-François Kahn, directeur de la publication, souligne le caractère abstrait et déshumanisé de ce néocapitalisme. L'investisseur, par le biais de l'épargne ou des fonds de pension, se noie dans une masse de fonds de placement dont la complexité exclut la traçabilité. Tout se dilue dans un brouet financier collectif. L'investisseur atomisé n'est plus en mesure de savoir dans quoi il a investi. Et, à l'autre bout de la chaîne, «les ouvriers, les ingénieurs ou les cadres ont été, eux aussi, raturés, gommés, pour se retrouver réduits à de simples graphiques d'évolution des cours». Ils ne savent plus quels sont les milliers de propriétaires qui forment l'actionnariat de leur entreprise. «Le capitalisme libéral impliquait, dans ce qu'il y a de pire, l'exploitation de l'homme par l'homme. Encore y avait-il l'homme! Le néocapitalisme est en train d'inventer l'exploitation de l'absence d'hommes par une collectivité qui n'est plus personne.»

Investisseurs sans visage
Selon le modèle libéral classique, les profits génèrent une croissance qui détermine au final la création d'emplois et l'évolution des salaires. Les fonds spéculatifs ont balayé cette vision des choses. «Un nuage d'investisseurs sans visage s'abat sur une entreprise, telles des sauterelles, en dévore la récolte, réduit les emplois, la pressure pour en sortir le plus de cash possible, sans se soucier des besoins réels du consommateur, et s'en va voir ailleurs», constate Jean-François Kahn.
Les «hedge funds» et «leverage buy out» vampirisent désormais toute la planète et tous les secteurs d'activité. Ils génèrent annuellement des transactions à hauteur de 699000 milliards de dollars, cinq fois plus qu'il y a cinq ans (voir L'Evénement syndical du 10 janvier 2007). Ils échappent non seulement à tout contrôle politique réel, à toute responsabilité sociale mais également à toute logique de développement économique. En Suisse comme en Europe, les syndicats tirent la sonnette d'alarme et demandent des mesures urgentes pour contrer cette monstrueuse dérive.

Pierre Noverraz



Revendications urgentes

Lors de leur assemblée du 2 juin, les délégués Unia de l'industrie ont réclamé des mesures visant à limiter l'emprise des fonds spéculatifs. Ils demandent aux conseils de fondation des caisses de pension de s'abstenir désormais de recourir à de tels fonds. Ils préconisent un meilleur contrôle des sociétés anonymes et une réglementation plus stricte du marché financier. Enfin, les délégués rappellent les banques à leur devoir d'encourager en priorité, par l'octroi de crédits, les PME créatrices d'emplois et de développement économique durable.

PN



Des rémunérations démentielles!

Les folles rémunérations que s'accordent aujourd'hui les grands patrons sont révélatrices d'une économie désormais tournée vers la récompense de l'actionnariat au détriment du travail. En Suisse, Marcel Ospel de l'UBS et Daniel Vasella de Novartis s'attribuent chacun des salaires dépassant 20 millions de francs par année. Le constructeur automobile Henry Ford, pionnier du capitalisme industriel moderne, affirmait que la différence entre les dirigeants et les salariés ne devait pas dépasser 1 à 10. Après la Deuxième Guerre mondiale, le grand banquier américain Morgan porta cet écart de 1 à 40. Or voilà que nous en sommes à 1 à 500! Ce fossé est non seulement dénué de toute valeur morale mais également déconnecté de la réalité du marché. Autres chiffres édifiants: les 40 plus grandes sociétés françaises (CAC 40) ont enregistré l'année dernière un bénéfice de 100 milliards d'euros dont 40 milliards n'ont pas été réinvestis. Ce qui donne une moyenne de 1,6 milliard de francs suisses, soit 1600 millions de francs empochés par personne en une année, autrement dit... 20000 fois la rémunération d'un salarié payé 80000 francs par année. Ceux qui prétendent vouloir traquer les abus feraient bien de méditer ces chiffres au lieu de cogner sans cesse sur les plus déshérités.

PN






 

Edition n° 24 du 13 juin 2007

 
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