Les vraies raisons d'une crise boursière
Dominée par la spéculation effrénée, déconnectée du réel, l'économie de casino va droit dans le mur

Comment en est-on arrivé à cette nouvelle crise boursière, provisoirement jugulée par l'intervention massive de la Réserve fédérale américaine? La réponse n'a rien de compliqué. Les spécialistes vous parleront de «l'éclatement de la bulle spéculative engendrée par les subprimse» aux Etats-Unis. Vrai. Mais il serait plus édifiant de parler de «la chute d'une vaste entreprise de piratage au détriment de familles pauvres qui rêvaient d'une maison».
Explications: Les banquiers américains ont trouvé il y a quelques années un système pernicieux pour appâter leurs clients trop pauvres pour s'acheter un bien immobilier. Ils ont accordé à des familles manifestement insolvables des prêts hypothécaires à des taux prohibitifs atteignant parfois 18%. L'idée consistait à parier sur la flambée des prix de l'immobilier. Les banques, pour se rembourser, pouvaient saisir les maisons de ceux qui ne pouvaient plus payer leurs traites. Un pari sur des scénarios purement virtuels. L'immoralité de ce système, qui n'est finalement rien d'autre que de l'usure, est pudiquement voilée sous un jargon technique véhiculé par des bataillons d'experts et d'opérateurs. Ces prêts spéculatifs, qui bénéficièrent du soutien de la Réserve fédérale américaine, à l'époque où Alan Greenspan la présidait, ont progressivement inondé les marchés financiers de toute la planète. Les banquiers les ont transformés en créances hypothécaires sous forme d'obligations, souvent mélangées dans différents titres, dans l'attente d'importants bénéfices à court terme.

Des familles à la rue
La suite, on la connaît. Les prix du marché immobilier américain, après avoir flambé, ont fini par stagner, puis baisser. Tout l'édifice spéculatif s'est écroulé comme un château de cartes. Côté des familles modestes, aux Etats-Unis, on estime qu'entre un et deux millions de foyers risquent de se retrouver cette année dans l'incapacité de payer leurs traites et de se voir ainsi déposséder de leur maison. Côté des marchés financiers, c'est un vent de panique qui a flotté sur les Bourses du monde entier. Et rien ne permet d'assurer que l'embellie engendrée par l'intervention des banques centrales va se poursuivre.

Profits irréalistes
Cette crise n'est pas que celle de la spéculation immobilière américaine mais celle d'un monde financier de plus en plus déconnecté de l'économie réelle, basé sur des profits à court terme irréalistes. Les opérateurs exigent 10%, 15%, 20% là où l'économie réelle peine à atteindre une croissance de 3%. Et cette déconnexion du réel se paie au prix fort: licenciements, restructurations à la hache, délocalisations, démantèlements, fusions mal ficelées, pertes d'emploi, dilapidation de savoir-faire, exigences démesurées de productivité.

Un pouvoir illégitime
Cette finance de casino est dominée par des fonds spéculatifs comme les hedge funds ou les Leverage buy out qui permettent à un investisseur de s'endetter pour racheter des entreprises auxquelles il laissera le soin d'éponger la dette. Selon l'économiste Denis Durand, auteur de Un autre crédit est possible, «on va vers une nouvelle accumulation d'exigences financières qui ne pourront pas être satisfaites et donc la destruction du capital, des krachs, de la récession». Sans compter l'effritement du tissu industriel que cela implique.
Tout l'art des apôtres de ce système consiste à nous faire croire que cela est certes bien regrettable mais malheureusement inévitable car dépendant des lois du marché. Le marché serait-il donc devenu, comme par enchantement, une loi divine, une loi naturelle immuable? En réalité, l'économie de marché n'est absolument pas incompatible avec une régulation, comme en atteste les centaines de lois qui déjà aujourd'hui en limitent certaines dérives, mais qui n'en restent pas moins largement insuffisantes. «Il faudrait bien sûr réguler; or que font les places financières? Elles se livrent une concurrence féroce pour attirer les investisseurs et au lieu d'améliorer les règles, elles les réduisent», déplore Jacques Attali, ancien conseiller de François Mitterrand, dans une interview récente dans le journal Le Monde. Le pouvoir politique, le pouvoir citoyen devraient retrouver la primauté sur les grands financiers qui, de facto, nous gouvernent sans en avoir la légitimité démocratique.

Pierre Noverraz

 

Edition n° 35 du 29 août 2007

 
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