Haï, haï, haï, Vietnam !
Une télévision pour maman, une moto pour papa. Un pays en mutation

A l'instar de la Chine, le Vietnam connaît un boom économique sans précédent. Cela a bien sûr des retombées positives pour le pays et sa population. Mais cette croissance ne se fait pas sans problème. Elle est répartie de façon encore inégale entre les diverses catégories sociales, la population augmente à un rythme vertigineux, de graves atteintes sont portées à l'environnement, et la cohabitation entre une économie de libre marché et un système politique qui ne connaît que le Parti communiste vietnamien risque d'être problématique à moyen terme.

Comme beaucoup d'autres militants de ma génération, j'avais souvent défilé, à la fin des années soixante et au début des années septante, contre l'intervention américaine au Vietnam, aux cris de «Vietnam, Laos, Cambodge, Indochine Vaincra», ou de «Hô-Hô, Hô Chi Minh». En arrivant à Hanoi, j'avais encore en mémoire ces images de B-52 bombardant le Nord-Vietnam, de villages dévastés par le napalm et les défoliants, d'enfants fuyant désespérément sur les routes.

La moto omniprésente
Depuis la fin de la guerre, en 1975, bien des choses ont changé. Le centre des grandes villes ressemble à bien des égards à celui des cités occidentales, sauf sur quelques points. Jamais je n'avais vu, comme dans les rues d'Hanoi ou de Hô Chi Minh-Ville, un tel déferlement de motos et de mobylettes. Sur dix véhicules motorisés, neuf sont des motos, et traverser la route relève de l'exploit, pour ne pas dire de l'inconscience!
Posséder une moto est aussi un signe d'élévation dans la hiérarchie sociale. «Lorsqu'un couple se marie, explique Haï, un guide rencontré dans le centre du pays, la femme achète une moto à son mari, et celui-ci une télévision à son épouse. Ainsi, tout le monde est content.» Et le guide d'ajouter: «Je sais que mon nom est drôle. D'ailleurs, tous les francophones m'appellent haï, haï, haï!»

Forte croissance économique...
Au début des années nonante, le Parti communiste vietnamien a décidé d'un changement de cap, en mettant l'accent sur le développement de l'économie de marché. La croissance a été de 8% en 2005 et 2006. Les entreprises étrangères y sont toujours plus nombreuses (les trois quarts du café sont traités par des sociétés suisses, le Vietnam étant le 2e exportateur mondial). La pauvreté a reculé, mais elle reste relativement importante.

... et démographique
Mais comme partout, une croissance non maîtrisée est aussi à l'origine de problèmes douloureux. Au nombre de 50 millions en 1975, les Vietnamiens sont aujourd'hui 80 millions, et la barre des 100 millions pourrait être franchie d'ici à 2020! Environ 70% de la population a moins de 30 ans, 50% moins de 15 ans. Autant dire que les trois quarts de la population actuelle ne vivaient pas encore au moment de la guerre.
Le Vietnam fait partie des douze pays les plus peuplés de la planète, mais cette explosion démographique n'est pas qu'une source de plaisir. Elle pose des problèmes en termes de revenu, d'emplois pour les jeunes, d'infrastructures, et l'on se dirige immanquablement vers une limitation drastique des naissances.
Même si la pauvreté s'est réduite, les salaires ont de la peine à suivre. Une guide parlant parfaitement français (lequel a fortement reculé) nous a expliqué qu'elle et son mari, assistant social, gagnaient entre 240 et 250 dollars par mois, alors qu'il en faudrait à peu près 300 pour vivre correctement. C'est dans la fonction publique que les salaires sont les plus faibles, de sorte que la corruption est une pratique courante.

48 heures par semaine
Beaucoup de progrès restent à accomplir en ce qui concerne les conditions de travail. Si les agents des services publics et les employés de certaines compagnies étrangères bénéficient de la semaine de 40 heures, beaucoup d'autres vivent encore sous le régime des 48 heures et des six jours par semaine. Au chapitre des vacances, un garçon de café n'a droit qu'à 12 jours par année. Il ne faut pas compter sur l'intervention des organisations syndicales pour renverser la vapeur, car au Vietnam, les syndicats n'existent tout simplement pas. Quant aux horaires d'ouverture des guichets de poste (6h à 21h30), ils ne peuvent que faire envie à ceux qui voudraient que l'on travaille 24 heures sur 24 et 7 jours sur 7!

En train à 60 à l'heure
L'environnement n'est pas non plus épargné. La croissance du trafic motorisé y est pour beaucoup, alors que les transports publics sont dans un état de sous-développement chronique. Le train qui relie Hanoi à Hô Chi Minh-Ville circule à la vitesse de 60 km/h (mais il y a des télévisions dans tous les wagons!) et aucune des deux grandes villes ne dispose d'un métro ou d'un véritable réseau de bus.
Les cours d'eau et les bords de mer font parfois peine à voir, avec leur lot de bouteilles en plastique et d'autres détritus. Le Vietnam fait partie des vingt pays les plus menacés par les marées. Comme tous les autres habitants de la planète, les Vietnamiens ont évidemment le droit de consommer, mais faut-il pour autant répéter toutes les erreurs que nous avons commises?

Villages écologiques
Malgré toutes ces difficultés, le Vietnam est sur la bonne voie. 13 villages ont adopté un modèle écologique de développement économique, qui se révèle efficace pour lutter contre la pauvreté. Les rapports entre les Vietnamiens et les 54 autres ethnies qui vivent dans le pays se sont apaisés. Personne n'a faim et tout le monde ou presque sourit dans la rue. Et surtout, le pays vit en paix après des siècles de domination chinoise, des décennies d'occupation française puis américaine, et une guerre qui a fait des millions de morts. Pour parachever le tout, il ne manque plus guère que l'ouverture politique et la reconnaissance des syndicats libres.

Jean-Claude Rennwald

 

Edition n° 35 du 29 août 2007

 
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