Accidents: pas une fatalité
337 maçons sont devenus invalides à la suite d'un accident de chantier en 2006.

Alors qu'intervient le verdict de la justice dans l'affaire d'un accident mortel à Borex en 2004 (voir ci-dessous), Unia constate que l'accélération des rythmes de travail sur les chantiers augmente le risque de tels drames.

Un ouvrier du gros œuvre sur cinq subit un accident chaque année en Suisse: en 2006, il y eut 208 accidents professionnels pour 1000 travailleurs, selon les chiffres d'Unia. Ils ont provoqué la mort d'une vingtaine de maçons et l'invalidité de 337 d'entre eux. Une situation inacceptable, et qui n'a rien d'une fatalité, assure Dario Mordasini, chargé de sécurité et santé au travail à Unia: «Tout accident peut être évité.» D'autant que ceux-ci ont diminué ces dernières années, de 11,1% depuis 5 ans, calcule le syndicaliste. Preuve que la prévention est efficace. Les mesures prises par les partenaires sociaux pour la sécurité au travail ont commencé à déployer leurs effets. La formation des apprentis en la matière a notamment été renforcée, des cours pour les travailleurs ont été mis en place et des personnes de contact pour la sécurité au travail ont été nommées sur les chantiers, énumère Dario Mordasini. Une évolution positive qui pourrait bien en rester là en raison de la dénonciation de la convention collective de la construction par les patrons, grâce à laquelle de nombreuses dispositions ont été mises en œuvre.

Rythmes de travail dangereux
Mais les programmes de prévention auraient entraîné une chute beaucoup plus importante du nombre d'accidents si les cadences de travail ne s'étaient pas en parallèle emballées dans la construction ces dernières années, constate Dario Mordasini. «L'accélération du rythme entraîne stress et fatigue qui multiplient les risques d'accidents», témoigne Jeanny Morard, responsable de la construction pour Unia Valais. Les entreprises auraient ainsi une responsabilité toute particulière dans la survenue de drames. Le secrétaire syndical met aussi en cause les trop longues journées de travail, un employé pouvant effectuer jusqu'à 12 heures d'affilée sur le chantier, tout en restant dans les limites du légal.
La précarisation des conditions de travail est également fortement pointée du doigt. Le taux d'accidents professionnels impliquant des travailleurs peu expérimentés est de 50% plus élevé que celui de leurs collègues plus anciens et mieux formés, indique Unia. Le recours à des travailleurs temporaires est très clairement mis en cause: «On ne connaît pas les chiffres, mais on sait que le nombre d'accidents est beaucoup plus élevé pour cette catégorie de travailleurs», affirme Dario Mordasini.

Enquêtes isolées...
La lutte contre les accidents serait aussi plus efficace si les causes étaient mieux connues et répertoriées. Or, si l'on sait que ce sont les chutes qui sont les plus courantes statistiquement, il n'est guère possible, pour l'heure, d'en connaître davantage. Les résultats des enquêtes de la Suva, le principal organisme responsable de l'assurance accidents obligatoire, et de la justice ne sont pas systématisés, ni étudiés dans leur ensemble. La Suva ne connaît pas non plus le nombre d'enquêtes que ses commissions mènent chaque année à la suite d'accidents graves. Quant à Unia, il n'a en général pas accès aux résultats des investigations, à moins qu'un membre syndiqué ne soit directement impliqué, expliquent Dario Mordasini et Jeanny Morard. «Juridiquement, la responsabilité incombe à l'employeur. C'est lui qui dispose des moyens pour prendre des mesures de prévention», indique le responsable de la sécurité d'Unia.
Les conditions de travail sont en effet cruciales pour la sécurité sur les chantiers. Les patrons comme les ouvriers le savent ... mais jusqu'à quel point en tient-on compte?

Christophe Koessler



Accident mortel à Borex en 2004: acquittement


La faute à «pas de chance»? Le 10 février 2004, un ouvrier portugais a été tué par la chute d'un chargement de briques sur un chantier de villas à l'entrée de Borex. La veuve du maçon s'étant constituée partie civile contre le conducteur des travaux, un chauffeur et le grutier, le Tribunal correctionnel de l'arrondissement de Nyon a été amené à examiner le cas en profondeur. Le verdict, rendu le 22 août dernier, acquitte les trois accusés. D'une part, parce que la cause de l'accident n'a pu être déterminée avec certitude: est-ce le gel qui a fait glisser les briques qui se trouvaient sur une palette transportée à plus de 5 mètres du sol par un grutier? Ou la chute est-elle due au mauvais état de la fourche qui retenait les briques à la palette? Est-ce encore une conjonction de ces deux causes? Selon les témoignages recueillis par le tribunal, dont l'ingénieur de la Suva dépêché sur les lieux après l'accident, et les éléments objectifs à sa disposition, le tribunal n'a pas été en mesure de trancher.
Les magistrats ont tout de même examiné les responsabilités des parties dans l'un et l'autre cas. Ils ont constaté qu'il n'existait pas de réglementations ou de recommandations spécifiques au levage de charges à respecter en cas de gel. Le tribunal a considéré qu'il s'agit d'une pratique courante dans le métier: «Les ouvriers sont habitués à travailler avec du matériel plus ou moins glacé en hiver, sans que cela pose problème. Les six premières palettes ont été déchargées sans incident (avant que l'accident ne se produise, ndlr), malgré la présence de neige visible. On ne voit donc pas quelle mesure de précaution particulière le conducteur des travaux aurait dû exiger de ses collaborateurs expérimentés», estiment les juges. Dans le cas de la fourche usée, le tribunal évoque à nouveau la «pratique du métier» pour rejeter la plainte: «L'alinéa 3 de l'ordonnance sur les travaux de construction exige que l'employeur veille à ce que le matériel soit en "parfait état de fonctionnement".» Sur cette base, on pourrait éventuellement reprocher au conducteur des travaux de ne pas avoir fait contrôler à intervalles réguliers l'état de la fourche de la grue et de s'être fié à un examen visuel; c'était cependant la pratique répandue parmi les professionnels, en l'absence d'instructions du fabricant. L'ordonnance n'exige pas expressément de contrôle autre que visuel», conclut-il.
Pour sa part, le syndicat Unia réagit vivement aux considérations des juges sur le travail sur les chantiers en présence de gel: «C'est un scandale d'affirmer cela, la glace doit être déblayée ou fondue avant de procéder à de tels travaux. Les risques sont connus», explique Pietro Carrobio, responsable de la construction pour la région Vaud. «Ce sont éventuellement les délais toujours plus courts imposés aux travailleurs dans la construction qui généralisent ce genre de pratiques inacceptables», conclut-il.

Christophe Koessler



 

Edition n° 36 du 5 septembre 2007

 
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