L'information, voie royale contre le racisme
Kaïs Fguiri, militant tusisien, sensibilise écoliers et fonctionnaires à la question de l'asile et des étrangers

«Il est choquant que des réfugiés, victimes dans leur pays, soient une seconde fois victimes en Suisse, en raison de la discrimination.» L'asile, un sujet que maîtrise Kaïs Fguiri. Ayant fui la dictature tunisienne de Ben Ali en 1991, il a attendu 4 ans avant de se voir accorder le statut de réfugié politique en Suisse. Aujourd'hui, âgé de 40 ans, il travaille pour l'Organisation suisse d'aide aux réfugiés (Osar) à Lausanne.
Une issue qui aurait pu être d'une toute autre nature: jugé par contumace au début des années 1990, le militant tunisien a été condamné à 11 ans de prison dans son pays. Il échappera à ce verdict en passant clandestinement en Algérie où il s'est caché pendant un an et demi avant de rejoindre notre pays. Son crime: s'être engagé au sein d'un syndicat étudiant pour réclamer la démocratie et des avancées sociales en Tunisie. «Quand, aujourd'hui, les médias se demandent si on peut parler de dictature heureuse pour qualifier la Tunisie, mon sang ne fait qu'un tour», s'indigne le permanent de l'Osar. «Les jeunes rêvent de partir. Comment vivre dans un pays qui ne respecte aucune liberté?»

Attente insupportable
A son arrivée en Suisse, le Tunisien s'attend à un tableau presque idyllique. Rêve brisé. Il découvre la souffrance des candidats à l'asile, laissés dans une incertitude insupportable pendant de longues années. Ne sachant s'ils pourront rester, peu d'entre eux parviennent à mener à bien des projets pendant cette période, d'autant plus qu'ils ne sont pas autorisés à travailler. «Beaucoup d'entre eux sont déstabilisés et perdent confiance. Lorsque l'asile leur est accordé, il est parfois trop tard, les gens sont affaiblis. L'effort d'intégration finit par échouer.» Noir tableau que Kaïs Fguiri ne se résigne pas à accepter. Alors qu'il attend lui-même une réponse à sa requête, il milite bénévolement dans différentes associations suisses, dont Amnesty International, et des centres culturels régionaux en Valais, en parallèle à des études en sciences sociales.

40 000 personnes sensibilisées
Son statut de réfugié en poche en 1996, il est embauché par la Croix-Rouge valaisanne pour défendre les droits des requérants. Il assiste à des milliers d'auditions de demandeurs d'asile afin de s'assurer que leurs droits soient respectés. Devenu un spécialiste en la matière, il est engagé en 1999 par l'Osar, où il est chargé des programmes d'information, de sensibilisation et de formation auprès de la population romande. D'écoles en collèges, de bureaux de la police en administrations publiques, ce ne sont pas moins de 40000 personnes qui ont été sensibilisées sur les questions de l'asile et de l'intégration des étrangers depuis dix ans. «Les besoins sont gigantesques, explique Kaïs Fguiri. L'ignorance et les préjugés sont très répandus, surtout chez les adultes. J'entends que les Africains sont paresseux, que les musulmans traitent mal leur femme...» Même topo sur les requérants d'asile: «Beaucoup pensent qu'ils sont des criminels alors que seulement 6% ont eu des démêlés avec la justice, dans la plupart des cas pour des infractions au code de la route ou des petits larcins.»
Pour l'Osar, il s'agit donc d'informer, mais aussi de fournir des outils aux Suisses dans leur relation avec les étrangers: «Nous donnons des réponses aux tensions culturelles et n'évitons pas les conflits. Une Suissesse souhaitait par exemple que les femmes musulmanes ne portent pas le voile ici, sous prétexte qu'elles devaient s'adapter à la culture helvétique. Trouverait-elle normal qu'on l'oblige, elle, à porter un foulard en Iran au nom de ce même principe?» Kaïs Fguiri envisage toutefois de créer un module de formation destiné aux étrangers, afin de les aider aussi à s'adapter: «Il n'est pas acceptable, par exemple, qu'un imam recommande aux fidèles de ne pas s'attabler avec d'autres personnes qui consomment de la bière.»

Contrer l'islamophobie
La formation des imams fait justement l'objet d'une des recommandations que le Tunisien a faites au Conseil fédéral dans le cadre de son mandat au sein de la Commission fédérale des étrangers, un organe qui conseille le Gouvernement en matière d'intégration. Suggestion parmi d'autres: la Confédération devrait commencer par reconnaître officiellement cette religion, et bien sûr financer des programmes de sensibilisation pour contrer l'islamophobie croissante, qui inquiète fortement Kaïs Fguiri. Marié à une Portugaise chrétienne, ce musulman père de deux enfants pourrait se prévaloir de son expérience d'intégration, si ce n'était sa modestie. S'il regrette que l'Osar ne puisse sensibiliser davantage de personnes par manque de moyens, il reste optimiste quant à l'avenir, malgré le durcissement des lois sur l'asile et les étrangers en 2006, et la victoire de l'UDC aux élections fédérales: «Cela ne peut durer. Les gens vont constater que ce parti n'apporte pas de réponses aux vrais problèmes. Regardez la France, l'Autriche, et l'Italie, leurs partis d'extrême droite ont échoué.»

Christophe Koessler

 

Edition n° 47/48 du 21 novembre 2007

 
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