La dignité reconnue !
Rose Lornet a contraint les Usines métallurgiques de Vallorbe à la dédommager pour son licenciement.

Parce qu'elle s'est battue pour que ses collègues ouvrières touchent le même salaire que les hommes, puis contre le licenciement d'un contremaître, Rose a été licenciée en juin 2002, après 30 ans dans l'entreprise. Depuis, elle n'a eu de cesse de prouver que c'était à tort. Elle vient de remporter la bataille.

«C'est une pionnière, une femme extraordinaire!» Marlyse Raemy, secrétaire syndicale d'Unia à Yverdon, ne peut cacher sa joie lorsqu'elle apprend que Rose a fait plier les Usines métallurgiques de Vallorbe (UMV) qui l'avaient licenciée il y a 5 ans. Rose, elle l'a accompagnée durant son combat pour l'égalité salariale dans l'entreprise et contre son licenciement abusif.
Grâce à sa pugnacité, à son courage, à sa détermination, Rose Lornet a obtenu, le 11 décembre lors d'une troisième séance de conciliation au Tribunal d'arrondissement d'Yverdon, que son ancien employeur accepte de lui verser 40000 francs. Dont 20000 francs pour inégalité salariale et 20000 francs à titre d'indemnité. Une indemnité qui n'a pas été explicitement qualifiée dans l'accord, mais qui correspond aux six mois de salaire demandés par Rose pour son licenciement abusif (le maximum autorisé par la loi), plus des frais divers.
«Au niveau des chiffres, cette transaction est bien meilleure que ce que l'on aurait pu espérer obtenir dans un jugement, souligne l'avocat de Rose, Me Nicolas Saviaux. Le fait que l'employeur ait consenti à verser cette somme a une signification d'autant plus forte. Si la moitié de la somme est liée à l'inégalité salariale, que représente l'autre moitié? C'est la reconnaissance qu'il fallait indemniser Rose pour son licenciement abusif.» Les UMV ont sans doute aussi eu peur d'un procès, car elles ont déjà été condamnées pour le même motif dans une affaire directement liée à celle de Rose (voir ci-dessous).

Un paquet de preuves
«On ne pouvait que gagner devant un tribunal. Nous avions accumulé de nombreuses preuves», relève Marlyse Raemy. «Rose a été humiliée, elle a subi des pressions, ils l'ont jetée à la rue. Dans ce genre de procès, c'est l'intimité de la personne qui est touchée. Aucun tribunal ne peut réparer le tort subi», ajoute-t-elle. Rose aurait pourtant aimé que le juge dise qu'il s'agissait bien d'un licenciement abusif. «Mais cela aurait pu durer encore quatre ans, explique Rose. Pour moi, cet accord est une très bonne reconnaissance, qui me permettra de tourner la page. Ce que je regrette, c'est que finalement ce sont toujours les victimes qui doivent en payer le prix. Car tout l'argent du monde ne réparera pas le mal qu'ils m'ont fait.»
Et ce mal-là, elle le porte en elle comme une profonde blessure. Elle qui a donné sa jeunesse, sa vie, pour cette grande entreprise de fabrication de limes de précision. Elle y est entrée en 1973 comme simple ouvrière. En 1995, elle commence à se former comme régleuse sur les machines, poste qu'elle occupera dès 1997. En 1996, elle est élue à la commission d'entreprise. L'année suivante, elle rejoint la FTMH et commence à suivre des cours donnés par le syndicat. «C'est grâce à ces cours que je me suis aperçue qu'il existait une Loi fédérale sur l'égalité entre femmes et hommes, que j'avais des droits et mes collègues aussi, et que cette loi n'était pas appliquée...», relève-t-elle. A cette époque, Rose est déjà consciente qu'elle est moins payée qu'un homme. Puis elle constate qu'un régleur gagne quelque 1000 francs de plus qu'elle. Un écart qui sera confirmé par la suite par des expertises confiées durant la procédure au professeur Yves Flückiger, expert en la matière.

Lutte pour l'égalité
Rose va alors s'engager pour que la loi sur l'égalité soit respectée dans son usine et pour améliorer les conditions de travail. Plusieurs fois, dans la commission, elle demande la transparence des salaires. «Je voulais que les dames soient mieux reconnues pour ce qu'elles faisaient.». Elle subit des pressions des ressources humaines qui, par deux fois, la convoquent au lendemain de séances de commission... Propos désobligeants, attaques personnelles et autres brimades ont ponctué sa lutte. Mais elle ne baisse pas les bras et s'engage, en 2001 avec la FTMH, pour que son entreprise devienne exemplaire en matière d'égalité salariale. Des discussions ont lieu entre syndicat et direction. Une enquête est menée. Mais tout s'arrête quand Rose prend la défense d'Eric Piralla, licencié en mars 2002. Elle fait signer une pétition à ses collègues, demande au syndicat d'intervenir. Le 3 juin, à la veille de ses 50 ans, elle apprend qu'elle est licenciée. Et le 10 juin, elle est virée sur le champ, en raison des propos tenus par son mari lors d'une assemblée convoquée par la FTMH, à laquelle participait un contremaître, frère du directeur...

La justice de l'engagement
«Ce jour-là, j'ai pensé me jeter dans la rivière. Cette entreprise, c'était comme ma famille. Ils m'ont démolie», raconte Rose qui n'a toujours pas pu retravailler. Manifestation du syndicat, interventions de Pierre-Yves Maillard, alors secrétaire FTMH, ne suffiront pas à ce que Rose soit réintégrée. Débute alors une longue procédure juridique. «Ce qui m'a donné la force de continuer, c'est le soutien de Marlyse, de mon mari, d'un avocat exceptionnel, de Pierre-Yves Maillard et de tout le syndicat», ajoute cette femme avide de justice, dont la dignité a été reconnue, et qui poursuit sa lutte au sein du comité de la région Vaud d'Unia.

Sylviane Herranz



Licencié lui aussi, Eric Piralla a gagné son procès

Eric Piralla a été licencié sur le champ par les Usines métallurgiques de Vallorbe (UMV) en mars 2002, après 15 ans de service. Le motif? Il avait divulgué son salaire... Mais la vraie raison est qu'il avait osé demander une augmentation.
Eric a débuté aux UMV en 1987 comme ouvrier régleur. En 2000, il devient contremaître et suit des cours du soir pour se former. «Je m'occupais de 35 personnes et me suis rendu compte que j'étais moins payé que certains de mes ouvriers. Je touchais 4800 francs. J'ai aussi appris que les autres contremaîtres gagnaient environ 7000 francs. Début 2002, j'ai demandé à être payé selon ma fonction. En mars, ils me licenciaient, un mois avant la fin de ma formation!»
Comme pour Rose, c'est le coup de massue pour cet homme de 37 ans. Mais le pire était à venir. Alors qu'il entame, avec l'aide de la FTMH, une procédure pour licenciement abusif, il subit des pressions de l'entreprise. Notamment par le biais de courriers adressés au tribunal - dont il reçoit des copies - qui ajoutent des motifs de licenciement. L'un d'eux l'accuse par exemple d'avoir entretenu une relation amoureuse avec une collègue. «Ils ont essayé de m'écraser, de jouer avec ma famille, mes enfants, ça je ne peux pas leur pardonner», s'indigne-t-il. «Mais j'ai pu prouver que tout ce qu'ils me reprochaient était faux», ajoute-t-il en évoquant aussi ces 15 témoins convoqués au procès par la direction et qui ont tous parlé en sa faveur.
Parmi ces témoins, sa propre secrétaire que l'on a tenté de monter contre lui. Elle n'apprend que le jour de l'audience qu'il s'agit de l'affaire d'Eric. «Quand elle est rentrée à l'usine, elle a donné son congé, elle est partie, a tout perdu, même son droit au chômage. Depuis, elle ne peut plus travailler, elle est dégoûtée. Je crois que c'est ce qui me touche le plus. On voit comment on peut casser quelqu'un», souligne Eric, qui travaille aujourd'hui comme chef d'équipe dans une autre usine.
Fin 2004, le tribunal d'Yverdon a condamné les UMV à lui verser cinq mois de salaire pour licenciement abusif. «Cette condamnation prouve aussi que Rose avait raison, car c'est parce qu'elle m'a défendu qu'elle a été licenciée.»

SH




 

Edition n° 51/52 du 19 décembre 2007

 
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