Le Mouton à 5 Pattes, bête noire d'Unia
Ras le bol de se laisser tondre... Aidés d'Unia, des employés mènent une action musclée dans un magasin à Genève

Salaires en suspens, conditions de travail déplorables, harcèlement sexuel, engagement de travailleurs détachés non déclarés... En raison de violations répétées des droits des travailleurs, le magasin Le Mouton à 5 Pattes à Genève est dans le collimateur d'Unia depuis plus de deux ans. Aucun dialogue n'ayant pu être établi avec la direction, les travailleurs lésés et le syndicat ont, le 9 janvier dernier, investi le commerce. Action payante: depuis le Mouton s'est fait plus doux qu'un agneau et est enfin entré en négociations avec les représentants des travailleurs. Reportage.

Effervescence inhabituelle au Mouton à 5 Pattes le 9 janvier dernier à Genève. Vêtus des couleurs d'Unia, drapeaux rouges tranchant dans la grisaille, plusieurs délégués syndicaux postés devant l'entrée du magasin distribuent des tracts. Le papillon informe les passants des nombreuses violations des droits des travailleurs à l'actif du commerce. Il les invite par ailleurs à effectuer un achat solidaire dans la boutique. Cette «vente de charité» est organisée au profit d'employés n'ayant toujours pas touché leur salaire de décembre. Parallèlement, des délégués d'Unia pénètrent dans le magasin aux côtés de vendeurs lésés. Des journalistes les accompagnent. Brouhaha général. La gérante s'énerve. Pendue au téléphone, elle passe différents coups de fils. Tous en italien. Nouvelle dans la société, la responsable ne parle pas le français. Arrive peu après Aldo Saglimbeni, un des administrateurs du Mouton à 5 Pattes.

Du silence des agneaux...
La démarche déterminée, drapé dans son assurance, le patron franchit le seuil du commerce, un sourire avenant aux lèvres. Impact des caméras? Présence de clients? Arrogance déguisée? Quoi qu'il en soit, son attitude ne suffira pas à donner le change. Jamshid Pouranpir, secrétaire d'Unia, le taraude de questions. Il lui demande pourquoi quatre employés n'ont pas encore reçu leur salaire du mois dernier. Il souhaite également savoir pour quelles raisons des vendeurs ont été licenciés. Aldo Saglimbeni se défend. Il affirme que les payes ont été versées. Il justifie certaines mises à la porte par un travail qui, certainement, ne donnait pas satisfaction. La lettre de congé fait pourtant état de restructuration... Ces réponses suscitent la colère des employées dont Marie-Hélène, licenciée au 31 décembre dernier. Vérification faite à sa banque ce matin, la jeune femme de 22 ans affirme n'avoir toujours pas reçu son dû. La remise en question de la qualité de son travail la met hors d'elle. Prises de becs sur fond de tutoiements hargneux. Smashs répétés. Probablement plus habitué au silence des agneaux qu'aux révoltes de moutons noirs, Aldo Saglimbeni perd de sa belle maîtrise. Jamshid Pouranpir s'interpose. «Pas de personnification du conflit! C'est Unia qui représente le personnel.» Arrive alors la police. Comme la cavalerie, toujours au bon moment... Toutes les personnes externes à l'entreprise et au syndicat sont priées de sortir. Le temps que le Mouton retombe sur ses pattes.

... à la révolte des moutons noirs
Rien de fortuit dans la nervosité ambiante qui trahit des ressentiments multiples comme le prouvent les témoignages d'employés et une liste impressionnante de doléances dressées par le syndicat (voir encadré). «Le patron me doit encore quelque 900 francs d'heures supplémentaires», déclare Olena. Originaire d'Ukraine, la jeune femme de 28 ans fait partie des vendeurs ayant reçu leur congé. «Le motif de mon licenciement? Probablement parce que j'ai refusé de signer une lettre par laquelle je me serais engagée à renoncer au paiement de mes heures supplémentaires.» Plusieurs employés évoquent ce mystérieux courrier dont l'administrateur affirme ne pas être au courant. Comme Fred, travaillant depuis 7 ans pour l'entreprise. «Moi non plus je n'ai pas cédé.» Pour ce dernier, les mises à la porte sont aussi d'ordre économique. «Ils veulent engager des gens d'Italie qu'ils paieront moins cher...», relève cet homme de 28 ans dénonçant encore des horaires de travail démentiels.

«Ma vie est bousillée»
Dans la foulée, les travailleurs lésés évoquent aussi les mauvaises conditions de travail. «Ici, durant l'hiver, il fait très froid alors qu'en été, on étouffe.» Hasard du calendrier ou fuite de l'intervention d'Unia? Des ouvriers sont venus aujourd'hui installer la climatisation. Pas suffisant toutefois pour faire baisser la température. Ex-employée du Mouton à 5 Pattes, de la colère dans la voix, Silvia intervient à son tour. Cette ancienne cheffe de rayon a intenté un procès contre son employeur pour harcèlement sexuel. «Moi j'ai été virée alors que la personne en cause est toujours à son poste. Que des magouilles dans ce magasin» lance, révoltée, la jeune femme de 24 ans qui a travaillé un peu moins de deux ans pour l'entreprise. Une période entrecoupée par une longue dépression. «Ma vie est bousillée. Je suis sans travail, endettée», déclare la chômeuse toutefois persuadée de gagner au tribunal. «Je ne suis pas la seule dans mon cas. Et plusieurs personnes viendront témoigner.»

La brebis galeuse rentre dans le rang
Dans l'intervalle, des employés privés de leur salaire de décembre se sont rendus à la fiduciaire chargée des versements pour vérifier les dires de l'administrateur. Surprise! Flairant probablement le coup, la brebis galeuse est rentrée dans le rang. Un jour avant l'action d'Unia, elle a donné l'ordre de virement. Mieux. Au soir du 9 janvier, la société s'est faite plus douce que son enseigne et a accepté de rencontrer les représentants des travailleurs. Peu probable qu'un tel dénouement serait intervenu sans leur intrusion dans la bergerie.

Sonya Mermoud



«Banditisme organisé»

Si la question du versement des salaires de décembre est réglée, de nombreux problèmes persistent comme celui des barèmes appliqués - 3400 francs brut aux vendeurs alors que la convention a fixé les minima à 3500 francs -, de l'horaire de travail (6 jours au lieu des 5 réglementaires), du paiement des heures supplémentaires, du règlement des vacances, du treizième salaire, de licenciements abusifs ou encore du procès en cours pour harcèlement sexuel. Jamshid Pouranpir évoque aussi les infractions liées à la libre circulation, le Mouton à 5 Pattes ayant engagé des travailleurs détachés non déclarés. Les soldes permanents que pratique l'enseigne pourraient aussi tomber sous le coup de la concurrence déloyale. «Société tentaculaire aux nombreuses ramifications et activités, le Mouton à 5 Pattes est le champion toutes catégories des violations des lois. Malgré cela, il continue à faire du commerce. Extraordinaire... C'est du banditisme organisé.» Pour Jamshid Pouranpir, ce cas de figure démontre aussi la faiblesse de nos lois. «En dépit de toutes les violations constatées, il n'y a aucun motif suffisant pour faire fermer le magasin.» Dans ce contexte, Unia a saisi le procureur pour qu'il prenne des mesures provisionnelles. «Nous avons de sérieuses craintes que le Mouton à 5 Pattes dépose le bilan et disparaisse du jour au lendemain. Le cas échéant, il sera très difficile de récupérer les salaires.» Le Mouton à 5 Pattes n'étant pas un animal rare dans nos frontières, Unia Genève a alerté ses collègues des autres sections afin qu'ils restent attentifs à la situation là où l'enseigne est présente soit à Lausanne, Berne, Zurich, Mendrisio et Etoy. Dans cette dernière localité, Le Mouton à 5 Pattes aurait un contentieux de 160000 francs avec la régie.

SM


 

Edition n° 3 du 17 janvier 2007

 
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