Fou de voitures, il a conduit son entreprise à sa perte
Il y a trente ans, la fermeture d'une usine de textiles dans la région de Mulhouse suscite la révolte de milliers d'ouvriers.

Le 7 mars 1977, révoltés par leur licenciement, des ouvriers des frères Schlumpf, spécialisés dans l'industrie textile, investissent une usine du groupe à Mulhouse. Stupéfaction: la filature abrite quelque 500 voitures de collection. Un trésor amassé sur le dos des employés et des fournisseurs... Transformé en «Musée des travailleurs» avec le soutien de la CFDT, le lieu est pris en gage suite aux places de travail perdues et occupé durant deux ans. Arrêt sur une étonnante page d'histoire.

Impossible de dissocier, dans les années 70, les destinées des ouvriers du textile de Malmerspach, dans la région de Mulhouse, de la trajectoire des frères Schlumpf. Et pour cause. Si l'industrie textile connaît à cette époque son déclin, les deux industriels alsaciens en accélèrent la fin. La raison résulte directement de la passion dévorante d'un des deux hommes, Fritz Schlumpf. Féru de voitures de collection, ce dernier investit toute sa fortune dans l'achat de véhicules prestigieux. Et même l'argent qu'il n'a pas, préférant satisfaire son goût immodéré pour les Bugatti et les Rolls-Royce d'époque plutôt que d'honorer ses créanciers, d'investir pour le futur ou de payer un juste salaire à ses ouvriers. Un choix qui se soldera par la banqueroute des Schlumpf et génèrera un violent conflit social.

La bosse des affaires
L'histoire des frères Schlumpf débute en Italie. De père suisse et de mère alsacienne, Hans et Fritz naissent à Milan, respectivement en 1904 et en 1906. A la mort de leur père, négociant en textile, leur mère, Jeanne, décide de regagner sa patrie d'origine. La famille déménage à Mulhouse. Hans et Fritz se lancent dans les affaires. Avec talent. Fin spéculateur, le cadet gagne suffisamment d'argent pour acheter, en 1940, une première filature. Profit oblige, il n'hésite pas, durant la Seconde Guerre mondiale, à poser sur le toit de son usine, le drapeau à croix gammée. Plus tard, le vent tournant, il saura aussi faire allégeance aux Anglais. Qu'importe le flacon... Quoi qu'il en soit, les deux frères construisent petit à petit un vaste empire qui comprendra les filatures Erstein, Gluck & Cie à Mulhouse et Defrenne & Cie, dans la région de Roubaix. Spécialisés dans le textile, les Schlumpf élargissent encore leurs activités à l'immobilier et au commerce de vin de Champagne. Mais si les affaires sont prospères, la situation économique des deux hommes ne cesse de se dégrader. La raison? Elle se résume à un mot. A une marque plutôt.

Un sanctuaire illuminé par des candélabres
Fou de voitures de collection et plus particulièrement de Bugatti, Fritz court le monde et achète tout ce qui, de près ou de loin, possède un rapport avec la célèbre enseigne de Molsheim, y compris des modèles et pièces en moins bon état. Le parc ne cessant de s'agrandir, se pose le problème de la place. En 1959, le passionné résout la question en acquérant une usine destinée à la production de filés de laine qui sera transformée en garage et atelier. Posées sur un gravier fin, les voitures ont remplacé les machines. Une trentaine d'ouvriers, sommés de garder le secret sur leurs activités, travaillent à la réfection des pièces de collection, dont trente exemplaires arrivent vers 1964, par train spécial en gare de Mulhouse. 500 candélabres, répliques exactes de ceux du pont Alexandre III, éclairent ce sanctuaire de vieilles voitures où trône, dans le hall d'entrée, la photo de Jeanne. Maman adulée des fistons qui peuvent se targuer d'être désormais en possession de la plus grande collection de Bugatti au monde. Un trésor qu'ils ne partageront qu'avec une élite: en 1965, les Schlumpf organisent une journée «portes ouvertes» limitée à un cercle très fermé de personnalités et de représentants de la presse. Ces derniers ne seront toutefois pas autorisés à publier de photos.

Sacrifiés sur l'autel d'un rêve égoïste
Bien entendu, cette folie a un coût et met en péril l'équilibre financier du groupe. Le grand frère, Hans, tente de raisonner son cadet. En vain. Fritz ne veut rien entendre. Et retire tout investissement des usines au profit de sa collection forte de plus de 400 véhicules, dont 122 Bugatti. En 1976, une grave crise du textile éclate. Fragilisés par leurs dépenses secrètes, les Schlumpf font faillite et entraînent dans leur chute des milliers d'ouvriers licenciés. Révoltés, plusieurs centaines de travailleurs portestent devant la villa des industriels et leur coupent eau et électricité. Les forces de l'ordre ne tardent pas à réagir: 120 policiers sont dépêchés sur place. Leur intervention va permettre aux deux frères de fuir. Au bénéfice de la nationalité suisse, les Schlumpf se réfugient à Bâle. Ils laissent derrière eux quelque 6000 chômeurs, victimes d'une gestion catastrophique; 6000 personnes sacrifiées sur l'autel d'un rêve aussi égoïste que démesuré.

Le musée des travailleurs
Le bilan déposé, les usines des Schlumpf sont rachetées pour un franc symbolique par Pierre Sieger déjà propriétaire de la Nouvelle Filature de Cernay. Une opération qui n'aura pas d'effet sur la survie du groupe. La fusion des enseignes Gluck et Cernay laisse à son tour entrevoir un redressement possible de la situation. Espoir déçu. Pourtant, les ouvriers veulent encore y croire. Le 7 mars 1977, des travailleurs et des syndicalistes CFDT investissent une filature désaffectée des Schlumpf. Ils découvrent, médusés, l'extraordinaire collection de Bugatti. Entre fascination et rage, les sentiments sont pour le moins mitigés... Rebaptisé «Musée des travailleurs», le lieu est pris en gage pour les places de travail perdues. Les ouvriers l'ouvrent au public qui, à son tour, prend connaissance du luxueux trésor amassé sur le dos des employés. Un vaste mouvement de solidarité s'organise pour soutenir les occupants. Ces derniers entendent, par leur action, faire pression sur les pouvoirs publics et misent sur la vente des modèles pour récupérer des salaires non versés. Ils comptent aussi sur la reprise des activités du groupe. Sans succès.

De procédures en procédures
De leur refuge à Bâle, les frères Schlumpf tentent pour leur part, à travers d'interminables procès, de remettre la main sur leur prestigieuse collection. Ils ne la reverront jamais. Hans décède en 1989, suivi, trois ans plus tard, par Fritz. Au final, l'investiture du musée durera plus de deux ans. Afin d'éviter la dispersion de la collection, cette dernière sera, en 1978, classée «monument historique» avant d'être vendue en 1981 à l'Association du Musée National de l'Automobile.
Au terme d'une longue procédure judiciaire, l'Etat français sera de son côté obligé de reverser 40 millions de francs au syndic de la liquidation Schlumpf. En mai 1996, condamné par la cour d'appel de Metz, il devra encore rallonger la somme de 25 millions de francs pour compenser le classement en «monument historique» des véhicules. Ce montant servira à renflouer les créanciers.

Sonya Mermoud avec Pierre Dolivet

 

Edition n° 6/7 du 7 février 2007

 
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