Christiane Brunner fustige le machisme des CFF
Au Conseil d'administration des CFF, l'ancienne syndicaliste poursuit son combat pour l'égalité

Deux des neuf membres du conseil d'administration des CFF représentent le personnel: Hans Bieri, secrétaire syndical SEV, et Christiane Brunner qui a succédé en juin 2005 à Yvette Jaggi. Fidèle à elle-même, la syndicaliste et politicienne genevoise a répondu de manière directe à L'Evénement syndical sur ce qu'elle pense de l'entreprise CFF et de son conseil d'administration.


Représentante du personnel au sein du conseil d'administration des CFF, Christiane Brunner s'exprime sans détour sur ce mandat qu'elle assume depuis bientôt 2 ans. Piquant...


Comment ça se passe au conseil d'administration des CFF?
A vrai dire le monde du conseil d'administration des CFF et des conseils d'administration en général ce n'est pas mon monde. Il existe un sacré fossé entre les problèmes de travail au quotidien et le vécu des membres d'un conseil d'administration. J'ai donc eu, et j'ai encore, quelques difficultés à m'y faire une place et à essayer de changer mon angle de vue.
Pourtant je dois aussi constater que les rouages fonctionnent dans l'entreprise CFF de bas en haut et - presque - inversement: chacun, chacune amène ses compétences propres et celles-ci sont respectées dans l'ensemble de la hiérarchie. C'est un bon point pour une entreprise lorsqu'elle dégage une telle impression de solidité et de transparence.

Au sein du conseil d'administration des CFF, tu représentes le personnel. Quels sont tes liens avec les cheminots et le SEV?
J'ai une vie d'expérience au service de la cause syndicale, présidente nationale du syndicat des services publics (SSP/VPOD) pendant 7 ans, présidente nationale du syndicat des travailleuses et travailleurs de la métallurgie et de l'horlogerie (FTMH/SMUV) pendant 12 ans, j'ai eu largement le temps de me frotter aux problèmes quotidiens de celles et de ceux qui «font» véritablement l'entreprise et de négocier tant et plus de conventions collectives de travail, souvent dans des conditions difficiles. Comme avocate spécialisée en droit du travail, j'ai aussi pu suivre les parcours de nombreuses personnes, du manœuvre au directeur et les accompagner dans leurs difficultés. Comme conseillère aux Etats, je siège jusqu'à la fin de la législature encore avec Pierre-Alain Gentil, Ernst Leuenberger et Michel Béguelin. Je suis donc en excellente compagnie. Pour être plus au fait des conditions de travail des cheminots et cheminotes je collabore étroitement avec mon collègue Hans Bieri et bien sûr je lis L'Evénement syndical.

Les négociations pour le renouvellement de la CCT CFF ont été difficiles. Est-ce un domaine où tu as pu intervenir?
La convention collective des CFF est nettement plus détaillée et plus complexe que la plupart des autres conventions collectives dans le secteur privé, des conventions collectives de branche qui ne fixent que les grandes lignes. Celle des CFF est marquée par ses origines de réglementation du secteur public et c'est bien sûr une convention qui ne s'applique qu'à une seule entreprise, ce qui rend les choses plus simples au niveau de la prise de décision. L'apport des deux représentants du personnel au conseil d'administration a été déterminant à la fin du processus de négociations. Je n'ai pas le droit de révéler des secrets de fonction, mais je peux quand même dire que je n'avais jamais vu un conseil d'administration qui pousse son directeur général à aller au-delà de ce qu'il avait envisagé et qui lui enlève par là même une grosse épine du pied. Pour se faire écouter, il faut trouver des arguments qui convainquent des personnes qui n'ont pas l'habitude des négociations collectives et il faut au préalable avoir établi de bons rapports de confiance.

Benedikt Weibel s'en est allé, le nouveau directeur général des CFF Andreas Meyer est arrivé. Faudra-t-il s'attendre à des changements du côté du personnel?
Un nouveau directeur général entraîne toujours des changements dans une entreprise. Andreas Meyer doit encore faire ses preuves, mais il dispose d'un atout majeur à mes yeux, c'est qu'il vient de l'extérieur et qu'il pose sur toutes choses un regard neuf. Pour une entreprise c'est toujours un avantage d'avoir quelqu'un à sa tête qui ne se coule pas dans les traditions, même si cela est parfois dérangeant.

Sur le terrain, les cheminots disent souvent qu'ils en ont ras-le-bol d'être divisionalisés, restructurés, déplacés, voire agressés. Est-on conscient au conseil d'administration que certaines catégories du personnel CFF sont à bout de patience?
Chaque fois que l'on entreprend une restructuration, il faut faire une pesée d'intérêts difficile: si la restructuration proposée est dans l'intérêt de l'entreprise, est-ce qu'elle est également supportable pour le personnel. Il nous appartient en tant que représentants du personnel au sein du conseil d'administration de poser les bonnes questions au bon moment. Je dois dire que cela n'est pas évident car les CFF me paraissent parfois atteints de «restructurite» aiguë et que les décisions que nous prenons dans le conseil d'administration sont souvent prises très en amont ou au contraire lorsque tout est déjà pratiquement sous toit. Je comprends bien les employés qui se plaignent d'être traités comme des pions sur un échiquier et qui en ont assez d'être déstructurés et restructurés; c'est parfois à vous enlever toute envie de s'investir dans son travail. Ceci d'autant plus que les décideurs du moment suivent la mode de «l'outsourcing et de la divisionalite» en pensant à chaque coup renforcer l'efficacité et qu'il est bien difficile de réfréner leurs ardeurs. Notre position de représentant au conseil d'administration est trop faible pour pouvoir contrer cette tendance; il appartient prioritairement au syndicat d'agir.

Les CFF brandissent souvent la menace de la concurrence pour justifier certaines restructurations. Cette concurrence, est-ce un alibi ou est-elle bien réelle?
La politique européenne des transports influence la politique des CFF en matière de libéralisation du rail; ce n'est que logique puisque nous sommes tenus d'une part par nos engagements bilatéraux et que d'autre part la position suisse des CFF serait intenable, si nous ne prenions pas en compte ce qui se passe au niveau de l'Union européenne. Le trafic marchandises est libéralisé au 1er janvier 2007 et les discussions sur la libéralisation du trafic voyageurs sont en train d'avancer cahin-caha. La menace de la concurrence est donc bien réelle bien qu'elle ne doive pas nécessairement être considérée comme une menace, mais aussi comme un défi pour l'avenir portant sur l'amélioration du trafic ferroviaire. Nos CFF seraient aveugles s'ils ne prenaient pas en considération les mutations qui sont en cours et nous devons tout faire pour garder une place de leader aussi dans des marchés libéralisés. C'est sans doute la tâche première du conseil d'administration de prendre à cet égard les décisions stratégiques qui s'imposent.

Propos recueillis par Alberto Cherubini




«Les hommes manquent d'imagination et les CFF sont une entreprise d'hommes»

A la question «Dans quels secteurs les CFF pourraient améliorer leur politique du personnel?», Christiane Brunner répond par ce plaidoyer pour la promotion de l'égalité.
«Je profite de l'occasion qui m'est donnée de m'exprimer dans L'Evénement syndical pour expliquer un de mes plus lourds soucis en matière de politique du personnel. Je constate que cette grande entreprise que sont les CFF ne dispose d'aucun concept de promotion des femmes, ni d'aucun concept pour rendre compatible la vie professionnelle et la vie familiale. Le pourcentage des femmes occupées dans l'entreprise est dérisoire et le pourcentage des femmes cadres est encore plus infime. Il est dit du bout des lèvres que bien sûr on veut faire plus de place aux femmes, mais il n'y a derrière ces mots aucune volonté de mettre en œuvre une politique systématique, contrôlée, et implantée du haut en bas de la hiérarchie. Quant aux places d'accueil pour les enfants des cheminots et cheminotes, leur absence est criante et indique à quel point les CFF sont en retard par rapport au reste du secteur public et même aussi par rapport au secteur privé. Les entreprises de ce secteur ont compris quand même avec le temps que les femmes représentent une ressource économique indispensable et que les employées et les employés sont bien plus motivés si des solutions pour l'accueil des enfants sont offertes dans les conditions de travail. Je suis allée visiter il y a 30 ans déjà, en Finlande, des crèches qui étaient prévues pour les enfants de travailleuses ou de travailleurs qui travaillaient en équipes avec des horaires irréguliers, cela fonctionnait parfaitement. Qu'on ne me dise donc pas que l'irrégularité des horaires empêche l'implantation de crèches d'entreprise ou encore qu'il n'y a pas assez de femmes pour justifier des infrastructures pour les enfants. Si on veut engager et garder plus de femmes il faut justement leur offrir ces possibilités et les papas d'aujourd'hui connaissent le chemin de la crèche. Vu sous l'angle des prestations, on ne peut pas dire que la situation soit plus rose. On vend de tout dans les nouvelles gares même des choses totalement inutiles, parce que cela rapporte, mais je n'ai jamais vu de haltes-garderies ou des crèches dans nos gares toutes rutilantes, et pourtant je voyage beaucoup... Et où est le service pour que les enfants puissent voyager seuls, pour rejoindre leurs grands-parents par exemple? Ce ne sont pas quelques malheureuses voitures pour familles qui vont faire la différence. Que tous mes collègues masculins excusent mon coup de cœur, mais les hommes manquent d'imagination et les CFF sont une entreprise d'hommes; je suis d'ailleurs "la" femme alibi au conseil d'administration!»

Propos recueillis par AC

 

Edition n° 9 du 28 février 2007

 
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