Le cinéma suisse en bonne santé

La bonne santé du cinéma suisse se confirme, surtout si elle est appuyée en 2007 par une part de marché proche de celle de 2006, à laquelle Vitus a déjà apporté sa contribution en Suisse alémanique. Voici trois "preuves" de qualité, éléments indispensables de bonne santé.

Vitus - F.M.Murer

Le dossier de presse est daté de décembre 2005. La carrière en Suisse alémanique- plus de deux cent mille spectateurs - s'est déroulée en 2006. Le film n'apparaît en Suisse romande qu'en février 2007. Dans le petit royaume suisse, il y a l'existence déplaisante d'une barrière que Bideau de Berne n'a pas encore trouvé le moyen de démolir.

Murer appartient à la génération apparue dans les années soixante.
Voici pourtant une chose simple : Vitus n'est pas seulement le meilleur film de fiction de 2006 couronné à Soleure, c'est tout simplement la meilleure fiction suisse de ces (cinq, dix ?) dernières années. Et c'est en plus un succès public, avec une diffusion en cours dans plusieurs dizaines de pays. Savourons !

Vitus, surdoué dans tous les domaines qu'il aborde
Ce film rend hommage aux surdoués qui n'ont pas la vie facile. Vitus, un prénom, est un surdoué, pour le piano certes, mais aussi dans tous les domaines qu'il aborde. Ses parents, Helen et Léo, s'en rendent compte. Le père est un imaginatif inventeur, qui travaille chez Phonak ; enfin presque ! Le grand-père (Bruno Ganz), menuisier rêveur, personnage inspiré à Murer par son propre père, se sent vivre à travers son petit-fils qui saura réaliser un de ses rêves, voler. Les parents, surtout la mère, veulent une brillante carrière de pianiste pour leur fils. Celui-ci supporte mal cette pression et saura habilement jouer un double jeu. A travers quelques belles colères, parfois avec beaucoup d'humour, il jouera l'enfant normal, à l'intérieur d'une même séquence, pianotant quelques maladroites mesures avant de briller dans une partition difficile. Il utilisera une couverture, celle d'un certain professeur Wolf, pour ses réussites de surdoué, quand il gagne en bourse des millions placés sur le compte de son grand-père. A noter que le don pour gagner de l'argent n'a pas été pris en compte pour le financement de la production du film : comme quoi les actions d'un surdoué appartiennent à la pure imagination sans ancrage dans la réalité !
Ce double jeu lui permettra de conquérir son autonomie, même à douze ans. Lors d'un concert final, vivement applaudi, Vitus, maître de son destin, interprète Schumann.

Téo Gheorghiu, pianiste surdoué
Pour être Vitus, après de longues recherches, Murer a trouvé un gosse de onze ans, surdoué, Teo Gheorghiu. Le spectateur attentif peut suivre ses doigts sur le clavier : ils frappent sur les touches dont on entend les sons. Il ne s'agit pas alors de « play-back » consistant en un autre enregistrement plaqué sur ce que l'on voit, mais tout simplement de son direct. Il fallait un jeune acteur surdoué pour offrir ces moments musicaux.
Le personnage de Murer lutte contre lui-même et aspire à se comporter comme un gosse « normal ». Pourtant, le film se termine sur un concert en public où un jeune artiste de douze ans interprète du Schumann accompagné par un vrai grand orchestre. Les dons de l'interprète sont tels qu'ils rendent possible une fin de film d'esprit quasiment documentaire. Etre virtuose en concert est devenu acte de liberté. Cela n'a plus rien à voir avec la gloriole parentale !

Le thème du vol d'Icare
Le lien solide entre le grand-père qui rêve de voler, pas seulement dans une cabine de simlulation, et son petit-fils forme l'ossature même du film, à travers leur complicité, le secret partagé, la surprise même quand le vieil homme apprend que le plus difficile pour Vitus jouant l'enfant normal fut de savoir perdre contre lui aux échecs.

Un thème revient, qui caractérise cette entende profonde, celui du vol qui prend diverses formes, d'un boomerang qui revient presque à son point de départ, d'un chapeau qui s'en va atterrir sur l'autre berge d'une rivière, de la finesse des ailes d'une chauve-souris, d'un enfant qui court dans un pré, ailes déployées, d'une chute probablement simulée d'un balcon....et du vol d'un avion sous le regard apeuré d'un mécanicien qui devient survol dangereusement proche d'une forêt. Icare chuta, pas Vitus. Mais c'est d'un toit que le grand-père tomba...

Murer, cinéaste très doué - surdoué ?
Pour mener à bien ce conte où Vitus parvient à conquérir sa liberté, il fallait la présence d'une autre forme de don, celui qui fait de Murer un des meilleurs cinéastes suisses. Il lui suffit de glisser quelques expressions en anglais dans les mots d'une jeune femme pour donner une information sur son origine. Surdoué ? Pourquoi pas. De son œuvre, on peut retenir au moins deux autres grands films, Chicorée (1966) et L'âme sœur (1984 ), le premier ayant fait une brillante carrière de prestige et le second une toute aussi brillante carrière internationale en public. Durant la projection de Vitus, j'ai retrouvé un sentiment lointain, l'émotion née de Chicorée, qui fut film de jeunesse fou et expérimental. Il y a près de quarante ans ! Dans Vitus, il y a toujours beaucoup d'humour, l'imagination en liberté, la poésie. La puissance du film, incarnée par un enfant surdoué, a bénéficié du talent des interprètes, de l'opérateur Pio Corradi, du réalisateur qui donne à entendre autant qu'à voir, à sourire autant qu'à partager des émotions.


Herbstzeitlosen - Bettine Oberli

Bizarre titre français
Une traduction plus ou moins littérale et le titre serait devenu Une solution pour l'automne (de la vie). Le titre choisi par Buenavista, Les mamies font pas dans la dentelle provoque d'emblée quelque réticence. Ce n'est pas du meilleur goût. Sur une affiche du film, on peut lire que déjà cinq cents mille personnes ont vu le film ; forcément, en Suisse alémanique. Voilà qui, à première vue, semble rappeler ce qui s'est passé avec un film pas très fin, Achtung, Charlie, qui fit un bide en Suisse romande. La petite histoire va peut-être se répéter.

Trois minutes par jour : comme en télévision !
Oui, mais la bonne santé d'une cinématographie nationale passe aussi par des succès publics même avec des films dont les qualités sont rares. Le film, nous apprend le dossier de presse, a été tourné en moins de trente jours, ce qui représente environ trois minutes utiles par jour. En général, le cinéma met en boîte moins de deux minutes quotidiennes. Cette rapidité est une norme de la télévision. Les Mamies est, à l'origine, un téléfilm, plutôt du genre comédie de situation (sitcom) qu'œuvre d'auteur ambitieuse.

Quelques jolies idées
Il y a bien quelques jolies idées, un charmant village caché au fond de l'Emmenthal, le chœur d'hommes, le pasteur qui trompe sa femme, la groupe d'études bibliques, le politicien local qui tient un discours style et esprit UDC. Trois dames du troisième âge, aux caractères fort différents et bien trempés, entourent une quatrième, Martha, jeune veuve de plus de quatre-vingt ans, mère du pasteur, qui va enfin pouvoir réaliser son rêve : ouvrir une boutique de lingerie, non pas sur les Champs Elysées à Paris, mais dans cette petite bourgade bernoise. Occupée à coudre des motifs de l'Emmenthal sur soutiens-gorge, petites culottes et combinaisons, Martha oublie de refaire à presque neuf la bannière du chœur d'hommes qui chantent plus assez faux que juste. Il y a quelque chose de plaisant dans cette révolte de femmes du troisième âge contre une société d'hommes figés dans leur conformisme et trop caricaturés!

Mollesse de la mise en scène
On se prend par instants à se dire que le sens de l'observation du quotidien pourrait déboucher sur un humour autant délicat que discret - celui par exemple d'un Forman dans L'as de pique. La mise en scène trop molle n'y parvient pas. Des clichés sans vigueur prennent rapidement le dessus, les actrices semblent livrées à elles-mêmes sans directives. Bref, on est dans le téléfilm qui ne dépasse que d'un petit peu l'hâtive « sitcom ». Et le patois rural bernois est tout de même musique verbale grinçante pour l'oreille !

La bonne santé économique du cinéma suisse passe pourtant aussi par de tels succès commerciaux dont les qualités se comptent sur une main de moins de cinq doigts.


La traductrice - Elena Hazanov

Ira (Julia Batinova, admirable et admirablement dirigée), arrivée jeune de Russie en Suisse, devient, un peu par hasard, traductrice pour Me Maillard (Bruno Todeschini, excellent et crédible), afin de comprendre l'accusé qu'il défend, Ivan Tashkov (Alexandre Baluev, majestueux et fascinant), affairiste russe très riche accusé de trafics mafieux. Elle tombera amoureuse de Me Maillard, acceptera de se rendre en mission à Moscou à la recherche d'une preuve de l'innocence d'Ivan, en profitera pour rencontrer son père qu'elle croyait mort, sera embrigadée dans les méandres d'une intrigue à rebondissement. Cela fait une belle palette de thèmes, à parts égales entre Genève et Moscou. Ivan sera finalement acquitté par un tribunal genevois.

La réalité fait son apparition puisque le personnage d'Ivan est inspiré par Mikhailov et que la cinéaste et scénariste fut effectivement traductrice. Donc Ira et Elena sont proches l'une de l'autre. La recherche du père, inventé, comme le côté polar à Moscou avec fuite d'Ira, sont moins bien maîtrisés que les autres éléments. Elena Hazanov a probablement réussi à la perfection tout ce qui lui est très proche. Elle est moins sûre quand elle s'en éloigne !

Le cercle des réalisatrices suisses qui comptait déjà Ruxandra Zenide et son Ryna, Andrea Staka et Das Fraülein s'élargit. Un superbe trio féminin s'installe en Suisse, avec incursions en Roumanie, en Bosnie et en Russie


Elisabeth Kopp, voyage en hiver - Andrés Brütsch

Belle réussite que ce document où le réalisateur enferme Mme Kopp dans une voiture qui parcourt des paysages gris et hivernaux mais doit répondre aux questions et incitations sans complaisance qu'il lui qpropose, usant parfois d'un double « tu » qui témoigne d'une inattendue complicité. MmeKopp continue de se sentir innocente. Elle a du reste été acquittée par le tribunal fédéral. Dure aura été pour elle la chute, sur laquelle le cinéaste ne prend pas position. Il lui donne la parole, rien de plus. Elle profite de ce qui est ainsi devenu une sorte de don. Rien de plus ! C'est tout simplement un magnifique document.

Freddy Landry


 

Edition n° 9 du 28 février 2007

 
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