Les témoins, d'André Téchiné

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André Téchiné est un des importants cinéastes français. Il fit partie de l'équipe des «Cahiers du cinéma» dans les années septante. Il est parfois présent dans ses films, comme un «petit» jeune dans le téléfilm d'Arte devenu succès sur grand écran, Les roseaux sauvages, en sa province pendant la guerre d'Algérie ou comme ado monté à Paris dans J'embrasse pas.  Il a signé, ces dix dernières années, des films comme Les voleurs (1996), Les égarés (2003) ou encore Les temps qui changent (2004). Dans Les Témoins, pour moi son meilleur film avec Les roseaux sauvages et Barocco, Téchiné pourrait bien se glisser un peu dans Mehdi et Adrien.

Un film daté de 1984...
Avec précision, le film est daté. On y annonce Les beaux jours (été 84), La guerre (hiver 84-85) ou le retour de l'été. On ne verra pas d'ordinateurs avec une pomme croquée. Personne ne sortira d'une poche un portable pour remplacer un dialogue. Le sida, qui frappe sans que l'on sache à quoi s'en tenir, commence à être un peu mieux connu. La maladie entraîne la mort, pas forcément belle à voir. Manu, jeune provincial monté à Paris, va mourir. Sa mort agit sur son entourage de manière positive - encore faudra-il définir ce « positif ». On ne savait pas alors comment freiner ou arrêter la maladie, ce qui est acquis maintenant en particulier avec les coûteuses trithérapies ! Le sida était une sorte de peste porteuse de honte !

 ..mais d'aujourd'hui
Or il arrive (il m'est arrivé), quelque chose de curieux. Au fur et à mesure du déroulement du film, j'ai oublié qu'il abordait un sujet «historique», une situation d'il y a vingt ans. Sans bien y réfléchir, peut-être étions-nous en 2006, comme si la progression de la maladie est maîtrisée, la mort retardée ou évitée. Certes, quand il s'agit de parler de la maladie en termes techniques et médicaux, la surprise s'installe devant l'absence d'allusion aux trithérapies qui vont de soi maintenant.
Pourquoi ce sentiment d'être face à un sujet contemporain ? J'aurais ainsi fait, peut-être, une mauvaise lecture du film, du moins dans sa dimension temporelle. Ou le film, volontairement ou non, conduirait-il  à cette modernisation. Plusieurs des personnages font preuve d'une nouvelle volonté de vivre après le décès du personnage central fascinant de jeunesse. Ils sont plusieurs, finalement, à mordre dans la vie à belles dents, plus  forts qu'avant, dans un film lumineux. Mais cette lumière qui vient de l'amour de la vie est aussi une caractéristique d'une partie de l'œuvre de Téchiné.

Autour de Manu
Manu (Johan Libéreau) est celui autour duquel tout s'organise. Arrivé de sa province du Sud-Ouest, il débarque chez sa sœur Julie (Julie Depardieu) qui vit dans une petite chambre d'un hôtel un peu borgne. Le patron joueur se lie d'amitié avec lui. Un soir de drague en plein air, il fait connaissance d'un calme et aimable quinquagénaire, Adrien (Michel Blanc), qui tombe plus ou moins sous son charme et l'emmène chez lui. Le passage à l'acte ne se produit pas, même si Adrien est fasciné par la jeunesse attirante de Manu.
Celui-ci fait connaissance par l'intermédiaire d'Adrien d'un bizarre couple, Sarah (Emmanuelle Béart) qui vient d'accoucher mais supporte mal la présence de ce petit être braillard dont son mari, Mehdi, (Sami Bouajila), policier à la brigade des mœurs, doit souvent s'occuper.
Mehdi sauve Manu d'une noyade lors d'une baignade joyeuse. Un bouche-à-bouche indispensable le trouble profondément. Une idylle solide et plutôt inattendue liera Manu et Mehdi. Manu est séro-positif. Contrôle fait, Mehdi y échappe. La maladie progresse, obligeant l'entourage de Manu de se définir par rapport à elle, au malade et à la mort qui survient. Ils s'en tireront certes plus forts, dans la lumière, changés et pas indemnes.

Des personnages actifs
Le cinéma français, souvent attiré par des milieux aisés et élégants, en une démarche psychologique, se plait à raconter les états d'âme des personnages, leurs sentiments, d'attraction ou de répulsion, les liens que se tissent et se défont. On ne dit pas grand chose de leur  quotidien, occupé à raconter les affres de leurs vies sentimentales.
Ici, et cela leur donne une forte présence, ces personnages exercent un métier. On les montre, même furtivement, dans l'exercice de ce métier. Julie, future chanteuse, trouve un premier emploi et voit la modestie de son mode de vie s'éloigner. Originaire d'Afrique du Nord, Mehdi appartient à la police de mœurs. A ce titre, il est appelé à intervenir dans le quartier et l'hôtel où j'habite Julie. Il ne craindra pas de l'avertir d'une prochaine descente de police qui agit sinon avec brutalité du moins avec force et brusquerie. Adrien est un important professeur de médecine, spécialisé dans des recherches sur le sida, conférencier renommé. Les personnages secondaires, dans cet environnement, sont aussi bien campés.
Manu est le moteur autour duquel est articulé le film. Sarah prend à son compte le dynamisme du récit, à cause de son métier. Elle écrit en effet des contes pour enfants. Donc elle sait écrire et en plus observer avec attention ce qui se passe autour d'elle Elle en vient à penser à un premier roman, qui pourrait bien refléter ses expériences et témoigner de ce qui vient de se passer, ce qui ne manque pas de choquer son mari. Mehdi se demande comment elle risque de le présenter. Pour elle aussi, Manu sera l'élément qui dynamise son comportement.
Un film riche, aux personnages denses, qui se déroule en 1985 mais frappe par la modernité des comportements.

Freddy Landry



 

Edition n° 10 du 7 mars 2007

 
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