Les crèches d'entreprises rapportent gros
Une quinzaine d'entreprises ont créé des garderies en Suisse romande. Elles réalisent ainsi 8% de retour sur investissement

Face à la grave pénurie de garde d'enfants qui sévit en Suisse, quelques employeurs ont mis en place des crèches pour leur personnel. Mais le phénomène ne connaît pas de véritable engouement, car l'investissement financier initial reste important, même s'il est rentable à moyen terme. Pour faire décoller les crèches d'entreprises, une aide publique serait nécessaire, comme en France. Mais les politiques sont peu enthousiastes. Le canton de Vaud préfère taxer les entreprises pour créer un fonds destiné à la création de crèches accessibles à tous.

Plus de la moitié des parents ne trouvent pas de place de crèche pour leurs enfants en Suisse romande. Une situation qui entrave très souvent le retour en emploi désiré après la maternité, surtout pour les mères qui, encore aujourd'hui, sont beaucoup plus nombreuses à rester à la maison que les pères. Quelques entreprises ont compris que cette pénurie affecte de manière considérable leur propre performance: le départ de leur personnel après la venue d'un enfant entraîne des coûts liés au réengagement estimés entre 93'000 et 237'000 francs selon le poste, indique une étude récente du Secrétariat d'Etat à l'économie (Seco). En outre, la perte d'une main-d'œuvre expérimentée et qualifiée, la baisse du temps de travail consécutive à la naissance pour certains parents, et l'augmentation du taux d'absentéisme causent bien d'autres pertes, difficilement chiffrables. Le Seco a calculé que les entreprises qui mettent sur pied leurs propres garderies peuvent compter sur un retour sur investissement de 8%. Comprenant leur intérêt, une quinzaine de grandes entreprises ont décidé, depuis une vingtaine d'années, de créer des crèches, cela presque exclusivement dans les cantons de Genève et de Vaud pour la Suisse romande.

Pas d'engouement
Mais le phénomène peine à prendre de l'ampleur. Tout d'abord, parce que beaucoup de grandes firmes sont effarouchées par les coûts requis par une telle structure. Une place de crèche pour un enfant coûte entre 28000 et 33000 francs par an dans les cantons de Genève et de Vaud. Si les parents participent en général à ces dépenses, le coût pour l'entreprise avoisine tout de même les 15000 francs, indique Frédéric Chave, d'Amalthée, jeune société spécialisée dans le conseil en matière de crèche pour les entreprises et les collectivités publiques. Une somme largement récupérée au final, mais seulement sur le moyen ou le long terme...
D'autres sociétés estiment qu'il est plus avantageux de réserver des places dans des crèches déjà existantes et de financer une partie des frais de garde. Aussi, plusieurs grandes sociétés qui avaient leurs propres crèches y ont renoncé. C'est le cas, parmi d'autres, des CFF, du Crédit Suisse, de Swisscom et de La Poste. «Ce n'est pas forcément moins cher de passer par les structures extérieures. Mais c'est plus flexible», fait valoir Albert Keller, responsable des aides à la petite enfance à La Poste. Cette méthode permettrait de trouver des places pour les collaborateurs disséminés dans différents lieux de Suisse, plutôt que seulement dans les grandes villes où les crèches ont été mises sur pied.

Solutions interentreprises?
Problème avec ce mode de soutien aux familles: il ne crée pas nécessairement de nouvelles places de crèche, mais utilise celles qui existent déjà. A moins que les entreprises ne décident d'investir en conséquence dans les crèches existantes pour qu'elles puissent s'agrandir.
Autre facteur freinant le développement des garderies d'entreprises, seules des grandes sociétés, de plus de 300 ou 400 employés, disposent de la masse critique pour créer une crèche à l'interne. En deçà, le nombre d'enfants est insuffisant, car les normes légales ne favorisent pour l'instant pas les petites structures. Des solutions existent toutefois: les PME pourraient par exemple former des projets collectifs, interentreprises. Mais, à la connaissance de Frédéric Chave, aucune expérience de ce type n'a été réussie à ce jour en Suisse romande: «Il faudrait pour cela que trois ou quatre d'entre elles se mettent d'accord au même moment.» De son côté, Amalthée a envisagé une autre solution: la société va mettre sur pied elle-même deux crèches dans la région d'Aubonne et de l'Ouest lausannois et va vendre les places à des firmes de la région.

Exemple français
Pour le spécialiste, seule une aide publique permettrait de faire décoller le secteur. «En France, les crèches d'entreprises ont connu une forte croissance il y a cinq ans à la suite de réductions fiscales pour toutes les sommes investies dans la garde d'enfant», assure Frédéric Chave. En Suisse, la Confédération n'a pour l'instant fait qu'un seul pas: en 2003, elle a proposé un crédit de 200 millions de francs sur quatre ans pour l'aide à la création de crèches. Un soutien qui représentait 5% des coûts sur 6 ans. Les entreprises n'ont pas saisi cette opportunité. Pour le spécialiste, ce pourcentage était clairement insuffisant. Certains cantons ont aussi mis la main à la poche, comme dans le cas de la garderie de l'entreprise Bobst (voir article ci-dessous). Reste à savoir si les autorités helvétiques seront disposées à investir davantage à l'avenir. On connaît l'obsession de la droite pour la «rigueur budgétaire». Et la gauche préfère jusqu'à présent mettre la priorité sur des crèches subventionnées, voire municipalisées, accessibles à tous (voir encadré Genève)... Mais le débat n'est pas clos.

Christophe Koessler



Les syndicats réclament plus d'engagement

S'ils ne représentent qu'une goutte d'eau dans l'océan des besoins de garde d'enfants, les efforts faits par quelques employeurs pour créer des crèches sont salués par les syndicats: «Nous félicitons les entreprises qui prennent leurs responsabilités sociales», commente Christine Michel, secrétaire centrale à l'égalité d'Unia et coprésidente de la Commission des femmes de l'Union syndicale suisse (USS). Elle rappelle que la nouvelle convention collective de travail de l'horlogerie encourage les patrons dans ce sens. En ces termes: «Les entreprises s'efforcent de mettre en place, à l'intention de leurs collaborateurs, des structures d'accueil pour les jeunes enfants en âge préscolaire ou en début d'âge scolaire ou de participer à la mise en place de telles structures.» Un exemple qui devrait essaimer dans d'autres conventions, espère la syndicaliste.
Mais la création de crèches n'est qu'un des multiples aspects d'une politique visant à concilier travail et vie de famille, souligne Christine Michel: horaires de travail adaptés, congés maternité et paternité, non-discrimination du temps partiel, égalité salariale entre hommes et femmes sont autant d'éléments complémentaires et essentiels. Quant à la question des crèches, l'USS insiste surtout pour que les pouvoirs publics s'engagent véritablement dans la création d'infrastructures, la politique actuelle étant très insuffisante. Mais des pistes de financement restent à envisager. Car un doublement du nombre de places de crèches existantes, nécessaire pour répondre aux besoins actuels, coûterait environ 1 milliard de francs, estime l'USS.

CK



L'entreprise Bobst accueille 15 enfants, un bon début...
      
A la demande du personnel, l'entreprise de machines Bobst a ouvert une garderie sur son site de Prilly en 2002. Exemple à suivre

C'est ce que l'on appelle un projet «gagnant-gagnant». Tant pour les employés que pour la direction de cette entreprise qui produit des machines destinées aux fabricants d'emballages. Lorsque la commission du personnel a présenté en 2001 son idée de garderie à la direction de Bobst, celle-ci a tout de suite accepté: «Nous avions reçu une forte demande de garde d'enfants de la part des employés, même si Bobst est un monde d'hommes (environ 92% du personnel/ndlr). Et créer une garderie était un moyen d'attirer de la main-d'œuvre qualifiée dont l'entreprise a grandement besoin», raconte Giancarlo Lucchini, président de la commission du personnel. Volonté aidant, les obstacles à la création d'une telle structure ont été rapidement surmontés. Les normes légales strictes concernant les locaux d'accueil et les exigences élevées en matière de qualification du personnel n'ont pas empêché la firme d'ouvrir sa crèche à peine une année plus tard, dans une petite maison située sur son site principal de production de Prilly, aux portes de Lausanne.

Soutien de l'Etat
Le canton de Vaud y a grandement contribué en mettant à disposition un fonds de démarrage et en couvrant les frais de la première année de fonctionnement, soit au total environ 180000 francs, indique Sophie Delorme, employée de la firme et l'une des chevilles ouvrières du projet. Le Service de protection de la jeunesse a également été mis à contribution pour la mise en place technique et le respect des normes. Aujourd'hui, la crèche, «La Roue enchantée», accueille tous les jours 15 bambins âgés de trois mois à quatre ans, dont cinq éducatrices à temps partiel prennent soin. En tout, 35 familles en bénéficient puisque les enfants n'y restent en général pas à temps complet. Sophie Delorme, devenue depuis présidente du conseil de fondation de la garderie, y a placé son petit garçon de trois ans et demi et envisage de lui confier son second bébé: «J'aime le côté convivial de la crèche d'entreprise. C'est moins anonyme. Les employés se connaissent. Des liens se créent», se réjouit la juriste. «Comme dans toutes les garderies, les éducatrices mènent de véritables projets éducatifs avec les enfants. Et elles sont très à l'écoute des parents, cela fait partie de leur métier», continue-t-elle. Quant aux horaires d'accueil, la direction de la crèche les a adaptés au mieux, soit de 7h à 18h. Mais impossible d'accéder à des demandes spéciales de garde de la part d'employés effectuant un travail de nuit par équipe, et qui commencent à 4h du matin...

Agrandir la crèche en 2011?
Si l'effort consenti est important ¬- l'entreprise soutient la crèche avec un montant d'environ 200000 francs par année - il ne permet pas de répondre aux besoins de l'ensemble des travailleurs. Une dizaine de familles sont aujourd'hui sur une liste d'attente, et un délai de 8 à 10 mois est en général nécessaire pour accéder à une place. Une situation peu surprenante sachant que Bobst compte plus de 2300 collaborateurs. La commission du personnel réclamera donc une extension de la garderie lors du déménagement de l'entreprise à Mex en 2011: «Nous souhaiterions une extension à 50 places pour répondre à la liste d'attente et dans une certaine mesure aux exigences posées par la nouvelle loi cantonale sur l'accueil de jour des enfants», explique Giancarlo Lucchini. Cette nouvelle loi, entrée en vigueur en 2006, implique en effet que la crèche soit en mesure d'accueillir quelques enfants de parents établis dans les communes avoisinantes, et qui ne travaillent pas nécessairement chez Bobst, si l'entreprise veut garder ses subventions publiques (actuellement estimées à environ 10% des coûts de la garderie).

Vocation sociale
Trop cher d'augmenter la capacité de la garderie? Pas sûr, car l'entreprise incite ainsi son personnel qualifié à y rester, notamment grâce à la crèche. Bobst semble d'ailleurs avoir compris les bénéfices d'une politique soucieuse des employés: la société emploie une assistante sociale - qui dispose d'un fonds pour soutenir des employés en difficulté - et deux infirmières à plein temps. Le fabricant assume aussi pleinement sa responsabilité en matière d'apprentissage. Son centre de formation accueille environ 245 jeunes et emploie environ 20 personnes pour les encadrer. L'aide aux familles ne représente donc qu'un volet d'une stratégie globale qui doit assurer la pérennité de l'entreprise.

Christophe Koessler

 



 

Edition n° 3 du 16 janvier 2008

 
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