Jeu de poupées russes
Asa Lanova, à coeur ouvert

L'une a été danseuse, l'autre pratiquait le tissage, la troisième est écrivain. Toutes trois ont connu le succès. Et forment, à l'image des matriochkas, ces poupées gigognes, une seule et même personne. Etrange destinée que celle d'Asa Lanova qui, née à Lausanne, a conservé le pseudonyme hérité de ses maîtres de ballets russes, brouillant encore les pistes d'une vie partagée entre Paris, Alexandrie et le canton de Vaud où elle réside aujourd'hui. Une existence où l'amour, la passion de la danse puis celle de l'écriture s'entrechoquent, se nourrissent et s'excluent, tatouant au fer rouge cette femme à la sensibilité exacerbée, excessive, animée d'un feu intérieur sacré et d'une sincérité lumineuse.

L'amour avec un grand B
La danse ouvre le chemin d'Asa Lanova. Ou plutôt une voie royale. Ensorcelée dès l'enfance par cet art, la Lausannoise se rend à Paris et travaille avec les plus grands maîtres russes de l'époque. Son talent ne tarde pas à éclater. Engagée par des compagnies prestigieuses, elle interprète notamment Ophélie aux côtés d'Hamlet, incarné par Maurice Béjart. Arabesques d'une idylle amoureuse que la soliste va vivre au-delà de la scène. Passion aussi foudroyante qu'éphémère. «Parvenu à un tel paroxysme, l'amour ne peut pas se poursuivre dans la vie», affirme l'ancienne danseuse, évoquant cette liaison la voix toujours vibrante d'émotion. Cette rencontre change toutefois radicalement la trajectoire de l'artiste. Asa Lanova fuit ce Tristan «d'une beauté à couper le souffle» qu'elle a surnommé «Satan». Par peur. Bouleversée par la violence de ses sentiments. Et préférant la rupture à la menace de voir la magie de la fusion des âmes se diluer dans le temps. Bien que promise à une brillante carrière, elle décide aussi de renoncer progressivement à la danse, dépossédée, dit-elle, de la grâce antérieure qui l'habitait. «Je ne parvenais plus à retrouver cette forme d'innocence. J'ai aussi l'art de briser ce que j'aime. Je ne suis pas faite pour être heureuse.»

Nouvelle trame
Profondément blessée, Asa Lanova se retire dans la solitude d'une ferme à Epalinges, où elle découvre le tissage. Une activité décrite comme «thérapeutique» même si le succès frappe à nouveau à sa porte. La jeune femme participe alors à plusieurs expositions. Une de ses tapisseries vient même orner les cimaises d'un musée à Moutier. Mais au-delà de cette réussite, l'amoureuse meurtrie parvient surtout à renouer les fils de son existence brisée. Et à tendre la trame d'une nouvelle destinée qu'elle vouera désormais à l'écriture. «Voilà pour quoi je suis faite. Sans elle, je serais morte», confie cette écorchée vive qui ne s'est toutefois jamais libérée de ses souvenirs revenant sans cesse, à l'image du ressac, aiguillonner son cœur, l'interroger sur la raison de ses renonciations. La réponse tient vraisemblablement de cette recherche d'absolu qui a toujours guidé Asa Lanova, l'acculant à des retranchements douloureux. Mais aussi lumineux. L'éloignant du monde, dans une solitude honnie et indispensable à la fois, mais la rapprochant d'elle-même. De son essence. De l'âme humaine. Transcendante et insaisissable à la fois. Une quête sacrée, excluant toute forme d'hypocrisie ou de mensonge, que poursuit encore et toujours Asa Lanova sur le terrain de l'écriture. Domaine dans lequel elle excelle. Même si elle confie avoir la plume difficile, forgée à l'école de la rigueur et d'une perfection qu'elle a toujours faites siennes.

Tour de passe-passe
Aujourd'hui, Asa Lanova a déjà publié une dizaine de livres couronnés de nombreux prix. Petit joyau de la littérature, La nuit du destin - son dernier ouvrage récemment sorti de presse aux éditions Campiche - confirme une nouvelle fois son talent. Le lecteur ne sera pas étonné de plonger dans une Alexandrie mystique, «ville dure et magnifique à la fois», à travers un récit qui parle d'amour fusionnel, d'initiation, d'implacable destinée, et de mort. Un dernier concept qui n'est toutefois qu'illusion, tour de passe-passe dans l'univers complexe d'Asa Lanova. Elle qui flirte constamment avec des mondes parallèles, se ressource aux forces cosmiques et croit en l'immortalité des âmes. Et ce n'est pas ses onze chats - dont plusieurs ramenés d'Egypte - qui viendront la contredire. Eux à qui on prête sept vies... Et qui partagent non seulement l'espace de l'écrivain mais aussi sa grâce naturelle, son esprit d'indépendance, sa dignité rayonnante et ses secrets de magicienne.

Sonya Mermoud

 

Edition n° 3 du 16 janvier 2008

 
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