Quel bilan de la libre circulation ?
A l'aube d'une année chaude en la matière, Unia Genève a organisé un premier débat sur la question

Les positions se sont affrontées samedi dernier à Genève, entre les tenants des mesures d'accompagnement, à renforcer, et les militants qui doutent de leur efficacité. Les travailleurs ont également pu exprimer leurs craintes face à une libre circulation utilisée par le patronat pour casser des acquis.

Qui est responsable de la sous-enchère? Les travailleurs français, italiens, polonais ou les patrons? Cette question était en toile de fond du débat interne organisé samedi dernier par Unia Genève à la demande de militants et pour répondre aux préoccupations de nombreux salariés. Le débat, qui a rassemblé une cinquantaine de participants, devait tirer le bilan syndical de la libre circulation des personnes, six ans après son entrée en vigueur et à l'aube d'une année chaude sur la question. Les arrêtés sur la reconduction de l'accord bilatéral et sur son extension à la Bulgarie et à la Roumanie seront en effet soumis au Parlement au mois de juin. Si le référendum est demandé, il y aura votation en mai 2009.
«Comme syndicat, nous avons une position de fond. Le problème n'est pas l'immigration ou le migrant, mais c'est l'utilisation qui en est faite par le patronat qui utilise cette concurrence pour baisser les conditions de travail», a d'emblée lancé Andreas Rieger, coprésident d'Unia. «Notre tâche est d'empêcher le patronat de le faire. Pour être forts, nous devons nous allier aux migrants et lutter ensemble pour améliorer les conditions de travail.» Un avis partagé par Jacques Robert, qui a rappelé que depuis 1914, le patronat n'a cessé d'utiliser à son profit la main-d'oeuvre étrangère, avec des statuts précaires comme celui de saisonniers. «On est condamné à faire appliquer les mesures d'accompagnement, à les développer et à les renforcer car il n'y a pas d'alternative, on ne peut pas revenir en arrière», a-t-il dit.

Bilan en demi-teinte
Abordant le bilan syndical, Andreas Rieger a relevé les aspects positifs de la libre circulation qui a permis au syndicat de regagner de l'influence sur le marché du travail, avec notamment des CCT qui ont repris de l'importance et les mesures d'accompagnement mises en place, même si elles sont insuffisantes. Côté ombre, le nombre de CCT avec salaire minimum est encore trop faible et le patronat, comme en témoigne le conflit dans la construction, n'est plus enclin à conclure des conventions. Comme l'a souligné José Ramirez, professeur d'économie, l'impact de la libre circulation sur le marché du travail est encore difficile à cerner. Peu d'études ont été réalisées sur le sujet. Il a néanmoins rappelé que le processus marqué de précarisation en Suisse date d'avant la libre circulation et que dans ce processus, ce sont les formes de travail de plus en plus flexibles qui sont en cause, et non les salaires.
Sceptique face au renforcement des mesures d'accompagnement demandé, le quatrième orateur, l'avocat Romolo Molo, a dit sa méfiance face à un Etat acquis aux revendications patronales. Il préconise au contraire de renforcer le droit du travail, extrêmement pauvre, notamment en interdisant le licenciement des délégués syndicaux. «La libre circulation, il faut l'accepter, non seulement avec l'Europe, mais avec tous les pays du monde sur la base d'un salaire égal pour un travail égal», a-t-il ajouté.

Craintes exprimées
L'absence de confiance vis-à-vis de l'Etat et la faiblesse des mesures d'accompagnement ont aussi été relevées par plusieurs militants dans la salle. Il a également été question du renforcement du syndicat pour combattre la précarisation. «Dans le gros oeuvre, les travailleurs sont combatifs, mais ailleurs, c'est plus difficile. Que pouvons-nous faire pour qu'ils le deviennent?» s'est interrogé un militant.
La question des frontaliers, sensible à Genève où 50'000 d'entre eux sont actifs, était aussi du débat. «On fait appel à des frontaliers très formés, qui sont payés en-dessous de leur qualification», s'est inquiété un secrétaire syndical. Souci partagé par un militant eurosceptique: «Aujourd'hui à Genève, la main-d'oeuvre doit se recycler. Mais avec leur «diplomite aïgue», les patrons préfèrent embaucher à 1000 km. S'il n'y a pas une vraie réponse syndicale, que les contrôles ne sont pas à la hauteur, je pense que beaucoup de travailleurs, et pas seulement l'UDC, vont voter comme moi contre ces accords», a-t-il dit tout en précisant qu'il ne fallait pas stigmatiser les travailleurs mais les patrons qui profitent de la libre circulation. Le sentiment d'avoir été trompé en acceptant la libre circulation en échange de mesures inefficaces a aussi été exprimé par un syndiqué.

Sans CCT, les mesures d'accompagnement reposent sur du sable...
«On a renoncé à l'adhésion à l'Union européenne, mais avec la libre circulation, c'est l'adhésion à la carte. Et le problème est que c'est le patronat qui choisit le menu», a renchéri un secrétaire syndical qui partage l'inquiétude des travailleurs et rappelle que les mesures d'accompagnement reposent sur les CCT. «Mais quand les patrons ne veulent plus signer, comme dans le gros oeuvre, elles s'appuient sur du pipeau, sur du sable!» «Je n'ai pas peur de la libre circulation. Mais notre convention doit être respectée et renforcée avec la protection des délégués syndicaux», a ajouté un maçon immigré.

Après un débat nourri, la question de savoir s'il faut revenir en arrière ou aller de l'avant en se battant pour obtenir plus de garanties, de contrôles et de protections reste ouverte. Le débat se poursuivra cette année au sein d'Unia, en particulier sur la position du syndicat face à la probable votation de mai 2009 qui sera l'un des thèmes de l'assemblée des délégués de juin et du congrès d'octobre, a assuré Andreas Rieger.

Sylviane Herranz


 

Edition n° 6 du 6 février 2008

 
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