Comment la financiarisation de l'économie conduit au naufrage
Les jongleurs de la spéculation ont gangerené le système financier et mis l'économie en péril

Entreprises vampirisées par les fonds spéculatifs, escalade du prix des matières premières, scandale des subprimes, dette américaine: tout cela devait bien finir dans le mur. C'est fait. Et la crise actuelle pourrait bien préfigurer une situation pire encore. L'économie dite «réelle» se voit aujourd'hui fragilisée par les égarements insensés de ceux qui n'avaient d'yeux que pour les profits à court terme. Il est grand temps de montrer que le réalisme se trouve du côté de ceux qui souhaitent une société plus juste, plus solidaire, replaçant la finance au service d'une économie durable et humaine.

Il est amusant de constater à quel point les experts financiers ont le don de tout prévoir... après coup. A la TV, à la radio, dans les journaux, on assiste ces jours à un bal incessant d'analystes venus nous expliquer en quoi la crise financière était inévitable, prévisible. Il y a quelques mois encore, bon nombre de ces mêmes experts brocardaient ceux qui, justement, assuraient que le château de cartes de la spéculation allait s'écrouler. En juin dernier déjà, les délégués de l'industrie d'Unia avaient tiré la sonnette d'alarme en ces termes: «La place financière détruit les emplois. Les ventes et achats d'entreprises ne répondent plus à aucune logique industrielle, mais visent en premier lieu à faire grimper le cours des actions.» Au lieu d'assurer le développement des entreprises, les réserves sont distribuées aux actionnaires sous forme de dividendes spéciaux. Si nous ne stoppons pas les requins de la finance, ils anéantiront ces prochaines années des milliers d'emplois dans l'industrie.» L'Evénement syndical a pour sa part multiplié pendant des mois les articles expliquant en quoi la crise devenait inéluctable.

Impact désastreux sur le monde du travail
Après n'avoir rien vu venir (ou n'avoir rien voulu voir venir), les partisans de l'ultralibéralisme sont aujourd'hui bien forcés de constater les dégâts, du moins en partie: des dizaines de milliards envolés dans le jeu des hypothèques pourries aux Etats-Unis (avec deux millions de ménages à la rue), les Bourses en déliquescence, le dollar en chute libre, la dette abyssale de l'Etat et des ménages américains, sans compter le trou de 8 milliards de francs dans la Société Générale en France. Mais une fois encore, le discours est biaisé. On nous parle en effet de deux économies, l'une réelle et l'autre virtuelle, et la question serait de savoir si la crise de l'économie virtuelle va gangrener l'économie réelle. Comme s'il y avait une cloison entre les deux. Comme si l'argent de la Bourse tombait du ciel avec la divine propriété de pouvoir se multiplier par lui-même, comme s'il n'était pas généré par des produits, donc par le travail, par l'entreprise. C'est vrai que la Bourse a toutes les apparences d'un monde virtuel quand on sait, par exemple, qu'au plus fort de la crise des nouvelles valeurs technologiques en 2002, la valeur du portail Internet Yahoo, qui ne comptait alors qu'une centaine d'employés, avait dépassé celle du constructeur aéronautique Boeing. La spéculation, bien que décalée des réalités du terrain, finit toujours par rattraper la réalité dont elle se nourrit. En clair, au bout de la chaîne de ce grand monopoly autour duquel s'agitent les fous de la corbeille, il y a toujours quelqu'un qui paie les pots cassés. Et ce quelqu'un est le plus souvent le simple salarié. Tout simplement parce que le jeu de la spéculation repose sur la maximisation des profits à court terme et qu'au final cela se traduit par des délocalisations, des restructurations musclées, des licenciements, des fermetures d'entreprises ou encore la dégradation des salaires et des conditions de travail.

«L'argent fou tient lieu de règle»
A l'évidence, la crise est profonde et les remèdes ponctuels (comme les baisses des taux d'intérêt directeurs) ne suffiront sans doute pas à la juguler à long terme. Cette crise est «la Berezina de cette financiarisation de l'économie où l'argent roi a remplacé l'homme, où l'argent fou tient lieu de règle, et le profit de Saint-Graal», écrivent ce mois Hervé Nathan et Laurent Neumann dans l'hebdomadaire français Marianne. «En quelques années, la finance qui n'aurait jamais dû cesser d'être un moyen au service de l'économie est devenue une fin en soi (...). Tout le monde connaissait l'issue inéluctable de cette folle financiarisation mais chacun a laissé faire.» A commencer par les banquiers «pour servir à leurs actionnaires des dividendes à deux chiffres».
L'explosion ces dernières années de «produits» financiers hautement spéculatifs constitue une menace encore plus grave pour l'économie que les subprimes. Pour mémoire (voir notre page du 16 janvier dernier), ces bombes sont baptisées hedge funds et LBO. Ces dernières permettent d'acheter avec de l'argent emprunté des entreprises que l'on force ensuite à rembourser la dette le plus rapidement possible, autrement dit que l'on presse comme un citron pour en extraire toute la valeur, en coupant dans les salaires, dans la recherche, et en cassant tous les acquis syndicaux.
Cette crise est le résultat du culte néolibéral célébré par les Reagan, Thatcher, Bush et consorts. La débâcle est là. La politique doit retrouver la primauté sur l'économie, réguler le marché, instaurer le contrôle public des banques d'affaires, préserver le tissu industriel de la prédation financière. Il ne s'agit pas d'étatiser l'économie mais de faire en sorte qu'elle reste au service de la société tout entière et non pas à la solde d'une poignée de milliardaires irresponsables. Et à cet égard, les syndicats ont un rôle très important à jouer. C'est peut-être bien pour cela que certains, à la droite du patronat, s'emploient à briser les conventions.

Pierre Noverraz



Bonus pour récompenser... des pertes

En Suisse, UBS annonce pour l'exercice 2007 une perte de 4,4 milliards de francs, principalement en raison de l'implication de sa banque d'affaires dans la crise des subprimes américains. Or, selon Le Temps du 6 février dernier, «le numéro un bancaire helvétique s'apprêterait tout de même à verser 8 à 10 milliards de francs de bonus pour l'année 2007». Et cette pratique n'est pas isolée. «A Wall Street, les cinq plus grandes banques d'affaires, dont trois sont touchées par la crise des subprimes, vont verser 39 milliards de dollars en bonus. De quoi jeter le doute jusque dans le milieu des banques. Mi-janvier, le banquier privé Nicolas Pictet, cité par ce même journal, constatait que les conseils d'administration promettent de très gros bonus en fonction de la réalisation d'objectifs financiers à court terme mais, «lorsque les choses tournent mal, les responsables disparaissent et les actionnaires, voire les gouvernements doivent passer à la caisse». Interrogé par Geneviève Brunet dans L'Hebdo, le directeur de la Fondation Ethos abonde dans ce sens: «C'est tout le système de rémunération des instances dirigeantes des établissements financiers qu'il s'agit de revoir. L'attribution d'actions et d'options devrait être soumise à des critères de performance beaucoup plus stricts et les titres attribués devraient être bloqués au moins 5 à 10 ans.»

PN



La leçon des 8 milliards de francs envolés

L'affaire du jeune trader qui a fait perdre huit milliards de francs à la Société Générale en France est révélatrice d'un système en déliquescence. On a beaucoup parlé des lacunes du système de contrôle. Or dans le milieu du trading, chacun s'accorde à dire que plus rien n'est vraiment contrôlable. Les «produits» spéculatifs sont désormais si complexes que seuls des mathématiciens de haut vol peuvent les concevoir et les maîtriser. C'est ainsi qu'un simple petit trader, affecté au «desk des volatilités optionnelles», a pu inventer des positions fictives et creuser ce trou qui devra bel et bien être comblé avec des sommes qui, elles, n'ont rien de fictif.

PN

 

Edition n° 7/8 du 13 février 2008

 
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