Demain on voyage gratis...
Les citoyens du canton de Genève voteront le 24 février sur la gratuité de leurs transports publics

Malgré leurs très faibles moyens financiers, les auteurs de l'initiative populaire cantonale «Pour la gratuité des transports publics genevois» font trembler le Gouvernement de la République et canton de Genève. Il y a 15 jours, trois ministres sont montés au front pour combattre cette initiative qui a pour le moins le mérite de créer le débat.

«Les amateurs de marche à pied pourraient demander à avoir des chaussures sans payer!» L'initiative populaire pour des transports gratuits a fait sortir de ses gonds le Vert Robert Cramer. «Vous voulez des transports gratuits, mais pourquoi pas aussi des baskets gratuites pour tout le monde!» Le ministre genevois des transports ne supporte pas cette initiative «et son petit côté anarchiste». Son collègue du Gouvernement, le libéral Mark Muller, aligne les chiffres. «Le surcoût de cette gratuité est évalué à 167 millions de francs par année. Si le oui l'emporte le 24 février, c'est le contribuable qui passerait à la caisse.» Après l'argument financier, le deuxième argument massue asséné par le Conseil d'Etat pour combattre l'initiative c'est «l'inévitable» baisse de l'offre des TPG que provoquerait l'acceptation de l'initiative. Si ces 167 millions - montant également martelé par le président de l'exécutif cantonal, le socialiste Laurent Moutinot - venaient à manquer, le Gouvernement prédit la perte de la moitié des prestations des TPG. Adieu l'augmentation de l'offre en transports publics de 25% d'ici 2010 comme cela a été prévu dans le contrat de prestations signé par les TPG et l'Etat de Genève. Robert Cramer pousse le bouchon encore plus loin. «La gratuité mettra de la pression sur les travailleurs des TPG parce que la tentation de recourir à la sous-traitance - pour obtenir des coûts plus bas - sera plus forte que jamais.»

Initiative sociale
Si le Gouvernement genevois a sorti mercredi 30 janvier lors de sa conférence de presse la Grosse Bertha pour effectuer son tir groupé contre l'initiative, c'est que les initiants ne sont pas à court d'arguments.
L'argument numéro un est social. «Allons jusqu'au bout de la notion de service public, disent-ils. La gratuité des transports publics devrait pouvoir être garantie au même titre que l'école publique, c'est un bien vital pour tous et pour les générations à venir.» Les auteurs de l'initiative s'en prennent au prix dissuasif des billets pour de nombreux habitants du canton. «La gratuité soulagerait les classes populaires qui subissent les politiques économiques néolibérales depuis des années et qui dépendent des transports publics.»

Initiative écologique
Le second argument des initiants est bien entendu écologique. «Le transfert modal de la voiture individuelle aux transports en commun est estimé entre 20 et 30%» affirme Christian Zaugg, chef du groupe A Gauche Toute au Conseil municipal de la ville de Genève. Christian Zaugg s'est exprimé dans le cadre d'une conférence de presse tenue par le comité d'initiative le mercredi 30 janvier, le jour même où le Gouvernement genevois sortait du bois pour combattre l'initiative. «Au vrai problème de la pollution, nous apportons une vraie réponse» affirme Laurent Tettamanti au nom des communistes genevois. «Notre initiative vise à diminuer la pollution et à augmenter l'utilisation des transports publics» conclut Luc Gilly de l'Association des habitants des Pâquis.

Alberto Cherubini



Une idée pas si nouvelle

Au printemps 2004, à trois contre un, les citoyens du Locle refusaient la gratuité de leurs transports publics, alors que le législatif de la ville l'avait acceptée. C'était la première fois qu'en Suisse le peuple était invité à voter sur cette question. Le 24 février, ce sera au tour des Genevois. Entre-temps - en juin de l'année passée - le législatif de la commune de Montreux a refusé par 40 voix contre 34 et 7 abstentions la gratuité des VMCV pour les 23000 habitants de la commune. Et dès ce lundi 4 février, la commune des Brenets (NE) a ouvert une ligne de transport urbain gratuite, avec l'espoir de désengorger le trafic routier transfrontalier.

Gratuit n'est pas utopique
A l'étranger, quelques villes ont passé à la gratuité. Ainsi, la ville belge d'Hasselt (70000 habitants) a vu la fréquentation de ses bus gratuits passer de 1000 à 12600 voyageurs entre 1997 et 2006. La gratuité existe aussi à Seattle aux Etats-Unis (500000 habitants), à Châteauroux en France (73000 habitants) et dans quelques autres agglomérations.
Plus près de chez nous, dans la vallée de Chamonix, la gratuité a été mise en place en partenariat par les communes, la région Rhône-Alpes et la SNCF. Pour pouvoir en bénéficier, il suffit de demander une carte. Le voyageur qui n'en a pas doit payer un billet.

Cheval de bataille électoral
Certaines régions helvétiques offrent la gratuité des transports publics aux clients qui séjournent dans les hôtels. Une prestation touristique qui prend de l'ampleur. Durant la dernière campagne électorale pour les élections fédérales, les socialistes vaudois revendiquaient la gratuité pour les jeunes. Le POP vaudois demandait dans son programme la gratuité pour tous les habitants du pays. Un cheval de bataille qu'avait déjà enfourché Marianne Huguenin (POP Vaud) durant la dernière législature. La syndique de Renens avait déposé un postulat au Conseil national demandant la gratuité des transports publics pour tous, parce que cela «amènerait des économies directes et indirectes, ainsi que des recettes supplémentaires: économies directes en supprimant les systèmes de billetterie et de surveillance, mais aussi indirectes, d'une tout autre ampleur, dans le domaine de la santé (accidents, maladies respiratoires, bruit, stress) avec des incidences sur les frais médicaux, mais également sur les assurances sociales et l'économie (jours de travail perdus, décès prématurés évités) et sur le mode de vie (pollution, temps, lien social). Les effets positifs sur la place touristique suisse d'une mesure symboliquement très forte pourraient également être très importants.»

Pour les moins favorisés
En France, Jean-Paul Huchon, président PS de la région Ile-de-France, a milité pour que les bénéficiaires du Revenu minimum d'insertion (RMI) puissent voyager gratis. Dans une chronique parue dans Le Monde du 17 avril 2007, Jean-Paul Huchon avait titré son papier «RMI et gratuité des transports - Et en plus ces «salauds de pauvres» vont pouvoir voyager sans payer: scandale ou acte de solidarité?» La question reste posée.

AC



Une initiative peut en cacher une autre

Le texte de l'initiative sur laquelle les citoyens genevois sont appelés à voter le 24 février ne dit pas un mot sur le financement des transports publics. Le comité à l'origine de cette proposition vient de lancer une nouvelle initiative qui suggère de financer les transports publics genevois sur le principe du pollueur payeur. Parmi les sources de financement, les initiants veulent entre autres taxer les 4 roues les plus polluants et prélever une taxe de 19 francs pour chaque passager qui prend l'avion à Cointrin. Le texte de cette nouvelle initiative a été rédigé tout en finesse. Il prévoit de distribuer les revenus de ces nouvelles taxes au développement des transports publics et à la diminution maximale de leurs tarifs. Contrairement à l'initiative sur la gratuité, cette deuxième initiative a déjà reçu l'appui des Verts. Si l'initiative sur la gratuité venait à être refusée le 24 février, on n'aura pas fini d'entendre parler au bout du lac de financement des transports publics et de gratuité.

AC



La position des syndicats genevois

La Communauté genevoise d'action syndicale (CGAS) recommande de voter oui à la gratuité des transports publics. Dans un communiqué, la centrale syndicale livre ses arguments. «Les responsables de la politique des transports à Genève ont malheureusement fait le choix de ponctionner les usagers des transports publics et, plutôt que d'assurer la gratuité à la population, d'investir l'argent des contribuables dans de coûteuses infrastructures de prestige et dans du matériel dispendieux.»
De son côté, le comité de la section SEV TPG a décidé de laisser la liberté de vote. Pierrot Dovat, secrétaire de la section, résume les raisons qui ont incité son comité à prôner la liberté de vote. «En débattant de la gratuité au sein de notre comité, il est vite apparu qu'une prise de position de notre syndicat sur ce thème ne pouvait être qu'ambiguë. Si nous avions préconisé le oui, on nous aurait reproché d'être totalement utopiques et inconscients, de ne pas nous soucier du financement des TPG. Si nous avions recommandé le non, on nous aurait reproché à coup sûr de ne pas vouloir faire partie de ce mouvement qui milite pour améliorer de manière très forte les transports publics. Dès lors il nous est apparu évident qu'il était sage et logique de laisser la liberté de vote.»

AC

 

Edition n° 7/8 du 13 février 2008

 
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