Le Kosovo se proclame indépendant
L'effervescence était de mise dans les rues de Pristina il y a 10 jours. Mais les inquiétudes subsistent

Dimanche 17 février, des milliers de Kosovars se sont réunis pour fêter l'indépendance. Alors que Pristina savoure son bonheur, les Serbes refusent la perte de l'ex-province yougoslave. Reportage.

A perte de vue, des hommes, des femmes, des enfants. Ils se comptent déjà par dizaines de milliers, et d'autres convergent encore par grappes soudées vers le centre de Pristina. Ils portent sur leurs épaules ou à bout de bras des aigles bicéphales, noirs sur fond rouge, emblème persistant de cet Etat à naître. Les visages sont graves, mouillés de larmes, transis par l'émotion et la température glaciale. On bat des mains, tant pour se réchauffer que pour applaudir les débats parlementaires, retransmis sur des écrans géants. D'heure en heure, le pouls de la ville s'accélère. Pétards, chants patriotiques, sifflets et sonneries de portables rendent inaudible la neuvième symphonie de Beethoven, diffusée en prélude aux cérémonies officielles du soir.
15h45. C'est fait: le Parlement a formellement déclaré le Kosovo "indépendant et souverain". L'espoir est devenu réalité. L'euphorie envahit la capitale, qui ne laisse échapper qu'un seul cri de joie, à l'unisson. La foule s'embrasse, trinque, pleure. "Gëzouar pavarësia! Urime pavarësia!" entend-on partout: heureuse indépendance! "C'est le plus beau jour de ma vie! Je suis l'être le plus comblé du monde!" proclament-ils tous, les bras levés vers le ciel. "Quelle émotion: A 50 ans, pour la première fois, je suis citoyen d'un Etat!" explique Demë, qui vit en Suisse et qui, comme beaucoup de membres de la diaspora, s'est rendu spécialement au Kosovo pour connaître cette journée: "C'est un sentiment intense d'atteindre l'idéal pour lequel on s'est battu depuis 30 ans. J'aimerais pouvoir communiquer cette joie à tous ceux qui ont payé de leur vie pour que nous puissions vivre ce jour".

Une nuit de fête
Les martyrs, personne ne les a oubliés. Le matin du même jour, jusque dans les villages les plus reculés, les familles se sont rassemblées sur les tombes des victimes de la répression serbe et de la guerre. Discours patriotiques et fanfares se sont fait entendre devant les innombrables monuments commémoratifs, surgis dans tout le pays depuis la fin des hostilités. A Pristina, les photos des disparus, disposées non loin du Parlement, sont garnies de roses rouges. Les passants s'y recueillent quelques instants, avant de rejoindre la foule en fête.
Car l'heure est à la réjouissance. Finis, les malheurs du passé! Les festivités avaient déjà débuté la veille, comme pour conjurer l'incertitude qui régnait encore à propos de la date de l'indépendance - deux jours plus tôt, le Premier ministre Hashim Thaçi avait refusé de la communiquer lors d'une conférence de presse pourtant convoquée à ce sujet. "Le peuple connaît le moment", s'était-il contenté de dire. Et le peuple ne s'est pas trompé. Dès le samedi, le visage bleui par le froid et drapeaux au poing, les Kosovars défilaient fièrement en klaxonnant sur les principales artères de la ville. En ce dimanche d'indépendance, ce cortège sonore s'amplifie d'heure en heure, tandis que, sur l'avenue centrale de Pristina, la foule compacte et calme a pris d'assaut la grande scène montée en plein air. Les airs patriotiques mêlés de rythmes modernes entraîneront ces nouveaux citoyens jusqu'au petit matin.

Les Serbes réagissent
Dans les villages serbes et au Nord de Mitrovica, la journée restera comme celle d'un deuil national. La population, étroitement encadrée par les forces de sécurité, garde son sang froid tout en affichant clairement sa frustration. Elle, qui se sentait déjà isolée, craint maintenant d'être définitivement confinée sur les territoires protégés par la KFOR (force internationale de maintien de la paix dirigée par l'OTAN, ndlr). Les Serbes ne se sont fait entendre qu'au lendemain de l'indépendance, en crescendo. Le lundi d'abord, calmement: des manifestations pacifistes dans l'enclave de Gracanica et à Mitrovica, qui deviendront quotidiennes, puis la démission de trois députés serbes. De façon plus musclée ensuite: durant la nuit, quatre grenades explosent dans le bâtiment de la MINUK (mission d'administration intérimaire des Nations Unies, ndlr) à Mitrovica, sans faire de blessés. Le mardi, un poste de douane entre la Serbie et le Kosovo flambe, provoquant une réaction rapide de la KFOR. La télévision kosovare relate l'événement plusieurs fois par jour, et le pondère en montrant le poste frontière de Merdare, où douaniers serbes et kosovars sympathisent autour d'un verre d'alcool, à l'initiative des premiers!

La crainte d'une guerre
La sécurité figure au premier plan des préoccupations des autorités kosovares. Le Président, le Premier ministre et la KFOR multiplient chaque jour les mises en garde contre les agressions et garantissent qu'aucune minorité ne subira de discrimination. C'est à ces conditions que le Conseil de Sécurité, Bruxelles et les Etats-Unis ont accepté la volonté de proclamer l'indépendance. Dans les bistrots albanais, on commente les manifestations qui ont débuté à Belgrade, visant l'ambassade de Slovénie d'abord, puis celle des Etats-Unis jeudi dernier, provoquant des centaines de blessés et un mort. Les Serbes, qu'ils soient du Kosovo ou de Serbie, refusent de perdre un territoire perçu comme le berceau de leur histoire politique et religieuse. Les conversations à Pristina évoquent la possibilité d'une nouvelle guerre. Pour se détourner de cette sinistre perspective, on décompte les pays qui ont reconnu le nouvel Etat. La balle est dans leur camp! C'est d'eux et de leur nombre que le Kosovo tirera sa légitimité.

Bertrand Cottet, de retour de Pristina



Le Kosovo vu par:

Les Serbes: ils considèrent le Kosovo comme le «berceau» de leur civilisation. C'est sur ce territoire qu'est fondé en 1219 l'archevêché de Pec. Plus de 1500 églises et monastères seront construits par la suite, dont certains sont encore aujourd'hui des lieux de pèlerinage. Le 28 juin 1389 à la bataille de Kosovo Polje, l'Empire ottoman bat le royaume de Serbie. La région devient le symbole de la tragédie nationale et de la lutte contre les Turcs. L'exode serbe se poursuit au cours des siècles, notamment en 1690 devant l'avancée turque. Le Kosovo est «libéré» en 1912 par l'armée serbe pendant la Première Guerre balkanique. En août 1945, Tito proclame une loi spéciale interdisant aux 100000 Serbes chassés du Kosovo par les Albanais durant la Deuxième Guerre mondiale de regagner leurs foyers; puis l'ouverture de la frontière avec l'Albanie conduit des dizaines de milliers d'Albanais à occuper les demeures serbes au Kosovo. Selon la vision serbe, la question de l'autonomie du Kosovo ne se posait pas puisque la constitution de 1974 lui garantissait le statut de province autonome avec un droit de veto sur toute loi promulguée par la Serbie.

Les Kosovars albanais: ils estiment que le Kosovo fit partie de la nation albanaise bien avant l'arrivée des Slaves dans la région aux VIe et VIIe siècles. Ils seraient issus du peuple de l'Illyrie, étendu dans l'ouest des Balkans, dont le Kosovo. Chassés en Albanie lors des migrations slaves, ils reviennent à partir du XVIIe siècle. En 1878, la Ligue albanaise de Prizren représente la première manifestation de leur mouvement national. Leur majorité actuelle (90% de la population) résulterait de cet héritage historique et de leur taux de natalité plus élevé. Ils considèrent le départ des Serbes au cours des siècles comme économique et contestent l'idée d'une immigration massive en provenance d'Albanie. Après avoir été rattachés au Royaume des Serbes, des Slovènes et des Croates à l'issue de la Première Guerre mondiale, les Kosovars albanais passeront, durant la seconde, sous occupation italienne et sous la domination de l'Albanie. Ils ont par la suite toujours revendiqué le statut de République. Acquis en 1974, leur statut de région autonome fut supprimé par Milosevic en 1989, prélude à une période de sévère répression par le régime de Belgrade qui dura jusqu'en 1999, à l'arrivée des troupes de l'OTAN. Depuis lors, le Kosovo est administré par l'ONU et sa sécurité est assurée par la KFOR.

BC



 

Edition n° 9 du 27 février 2008

 
Imprimer l'article
 
Haut de la page